Anthologie — Les fêtes dans l’Antiquité

 

Grandeur et décadence des fêtes romaines... la fête d’​Anna Perenna selon Ovide

 

Ovide, Les Fastes, texte établi, traduit et commenté par R. Schilling, CUF, 1993, III, 523-542

 

 

Aux ides [de mars] a lieu la joyeuse fête d’Anna Perenna non loin de tes rives, Tibre venu de l’étranger. Les gens viennent et se répartissent çà et là à travers le pré verdoyant ; ils se mettent à boire, chacun installé avec sa chacune. Il y en a qui restent à ciel ouvert, quelques-uns montent des tentes, certains construisent des cabanes en feuillage avec des branches ; d’autres plantent en guise de colonnes rigides des tiges de roseaux au-dessus desquelles ils étendent leurs toges déployées. Cependant soleil et vin les échauffent ; ils se souhaitent autant d’années qu’ils vident de coupes et les comptent en buvant. Tu trouveras là des hommes capables de siffler les années de Nestor, des femmes qui, par le nombre de coupes, seront devenues sibylles. Ils chantent là tout ce qu’ils ont appris au théâtre, et les gestes de leurs mains marquent la cadence de leurs paroles. Autour d’un vase posé à terre ils mènent des rondes rustiques et, toute pomponnée, la petite amie danse, cheveux aux vents. Au retour, ils titubent et se donnent en spectacle aux badauds, et la foule qui les croise les appelle « bienheureux ». J’ai rencontré récemment tel cortège (il m’a semblé digne d’être signalé) : un vieillard soûl était traîné par une vieille tout aussi soûle.

 

 

 

 

Les Bacchanales selon Tite-Live

 

 

 

Tite-Live, Histoire romaine, texte établi et traduit par A.-M. Adam, CUF, 1994, XXXIX, 8

 

Un Grec de naissance obscure arriva en Étrurie : il n’apportait avec lui aucun de ces arts que la nation la plus éclairée de toutes a introduits chez nous en grand nombre pour l’ornement du corps et de l’esprit ; c’était un sacrificateur, un devin et non pas de ceux qui, pratiquant leurs rites au grand jour, plongent les esprits dans l’erreur en prêchant ouvertement une doctrine dont ils tirent profit, mais l’officiant de cérémonies occultes et nocturnes. C’étaient des rites initiatiques auxquels, dans un premier temps, peu de gens prirent part, mais qui, par la suite, commencèrent à se propager, touchant les hommes comme les femmes. On ajouta à la pratique religieuse les plaisirs du vin et des festins, de manière à égarer un plus grand nombre d’esprits. Lorsque le vin, la nuit, la promiscuité des hommes et des femmes, des adultes et des jeunes gens, eurent effacé toutes les frontières de la honte, on commença à s’adonner à toutes sortes de dépravations, puisque chacun trouvait là à sa portée la volupté pour laquelle, de nature, il éprouvait le penchant le plus fort ; et ces débauches, qui impliquaient indistinctement des hommes libres et des femmes, n’étaient pas le seul genre de crime : faux témoignages, falsifications de sceaux et de testaments, fausses délations sortaient de la même officine ; de là encore, des empoisonnements, des assassinats secrets, au point que parfois il ne restait pas même de corps à ensevelir. On commettait beaucoup de crimes par la ruse, plus encore par la violence, violence qui demeurait cachée parce que sous les cris perçants, sous le crépitement des tambourins et des cymbales, on ne pouvait entendre la voix de ceux qui appelaient à l’aide, victimes d’un viol ou d’un meurtre.

 

 

 

 

Les fêtes de la Bona Dea selon Juvénal

 

 

Juvénal, Satires, texte établi par P. de Labriolle et F. Villeneuve, émendé et traduit par Olivier Sers, Classiques en poche, 2005, VI, 315-334

 

Tout le monde sait ce qui se passe aux mystères de la Bonne Déesse, combien la flûte y excite les reins, comment les Bacchantes de Priape, saoulées par la trompette phrygienne et par le vin, y font tournoyer leurs chevelures en poussant des youyous. Quel rut incendiaire pendant la danse obscène, quels torrents de vin vieux pissés le long des jambes ! Saufeia défie les pensionnaires du bordel et met une couronne en jeu. Elle gagne l’épreuve de « hanche pendante », mais c’est Medullina qui secoue le mieux sa moule en cadence, et la grande dame partage la palme avec la putain virtuose : ex aequo. Et tout ça n’a rien d’un jeu ni d’un simulacre, elles font tout pour de vrai, à en rallumer le vieux Priam déjà froid, et Nestor à la couille ramollie ! Et bientôt leur prurit lubrique ne se contient plus, c’est la femelle à l’état brut, c’est le même hurlement qui prolonge son écho aux quatre coins de la crypte : « Ça y est ! On peut faire entrer les hommes ! » Si l’amant dort, on ordonne à un page d’enfiler sa cape et d’arriver au trot. À défaut on court aux esclaves. Faute d’esclave on embauche un porteur d’eau. S'il n’y a pas moyen de trouver d’homme, plutôt qu’attendre encore, Madame tendra vaillamment son cul à la saillie d’un âne. 

 

 

 

 

Les fêtes égyptiennes selon Hérodote

 

 

Hérodote, Histoires, texte établi et traduit par Ph.-E. Legrand, introduit et annoté par Ch. Jacob, Classiques en poche, 1997, II, 59-60

 

Les Égyptiens n’ont pas une seule grande fête par an, mais beaucoup. Pour la principale et la plus connue, ils se rendent dans la ville de Boubatis, en l’honneur d’Artémis. Pour la deuxième, dans la ville de Bousiris, en l’honneur d’Isis ; il y a dans cette ville un très important sanctuaire d’Isis, la ville est située au milieu du delta égyptien ; Isis est celle qu’en langue grecque on appelle Déméter. Pour la troisième grande fête, ils se rendent dans la ville de Saïs, en l’honneur d’Athéna. Pour la quatrième, à Héliopolis, en l’honneur d’Hélios. Pour la cinquième, dans la ville de Bouto, en l’honneur de Léto. Pour la sixième, dans la ville de Paprémis, en l’honneur d’Arès.

 

Lorsqu’ils se transportent à Boubastis ils agissent comme suit : ils naviguent, hommes et femmes ensemble, chaque barque portant un grand nombre de personnes des deux sexes ; des femmes, les unes ont des crotales et en jouent ; des hommes, certains jouent de l’aulos pendant tout le trajet ; le reste des femmes et des hommes chante et bat des mains. Et, chaque fois qu’au cours de leur navigation ils passent à la hauteur d’une autre ville, ils approchent leur barque tout auprès de la rive et voici ce qu’ils font : tandis qu’une partie des femmes continue de faire ce que j’ai dit, d’autres, à grands cris, brocardent les femmes de la ville, d’autres dansent, d’autres se mettent debout et retroussent leur robe ; ils en font autant en passant le long de toutes les villes qui sont au bord du fleuve. Arrivés à Boubastis, ils célèbrent la fête en offrant de grands sacrifices ; et il est dépensé durant cette fête plus de vin de raisin que pendant tout le reste de l’année. Le nombre des personnes qui se réunissent là, tant hommes que femmes sans compter les enfants, atteint jusqu’à soixante-dix myriades, au dire des gens du pays.

 

 

 

 

En Grèce, on célèbre les mystères d’​Éleusis chaque année en septembre.

 

 

Aristophane, Les Grenouilles, texte établi par Victor Coulon, traduit par Hilaire van Daele, CUF, 2012 (1928), 440-459

 

Le Coryphée – Avancez à présent dans le clos sacré de la déesse, dans le bocage fleuri, en jouant, vous qui participez à la fête aimée des dieux. Pour moi, je vais avec les filles et les femmes où se fait la veillée en l’honneur de la déesse, et porterai le flambeau sacré.

 

Le Choeur – Avançons vers les prés fleuris pleins de roses et selon notre manière prenons nos ébats en formant le choeur si beau que président les Moires bienheureuses. Car pour nous seuls le soleil brille répandant une gaie lumière, pour nous tous qui sommes initiés et avons mené une vie pieuse envers les étrangers et les citoyens.

 

 

 

 

En décembre, on célébrait à Rome les Saturnales. La fête de trop pour Sénèque.

 

 

Sénèque, Lettres à Lucilius, texte établi par F. Préchac et traduit par H. Noblot, CUF, 2009 (1945), II, 18, 1-4

 

Décembre : et tout le monde à Rome est en sueur. La licence se voit officiellement accréditée. On fait, dans le vacarme, d’immenses préparatifs, comme s’il existait la moindre différence entre les Saturnales et les jours où l’on devrait travailler : la différence a si bien disparu qu’on ne me semble pas s’être trompé en disant : « Jadis, décembre était un mois ; c’est maintenant décembre toute l’année ». Si je t’avais ici, je conférerais volontiers avec toi sur la conduite qui doit te paraître bonne à suivre : à ton sens, faut-il ne déranger en rien nos habitudes quotidiennes ou, pour ne pas avoir l’air de rompre avec les moeurs générales, convient-il d’égayer un peu nos soupers et de dépouiller la toge ? En effet, un usage qui ne se pratiquait qu’aux heures de la levée en masse, dans un temps de calamité pour l’État, et qui s’applique maintenant aux périodes de plaisirs et de fêtes, nous prescrit le changement de costume.

 

Si je te connais bien, investi du rôle d’arbitre, tu ne nous aurais voulu ni tout à fait pareil au populaire en bonnet de liberté ni de tous points dissemblable ; à moins que l’on ne dise qu’en ces jours-là, plus que jamais, il faut commander à son âme d’être seule à s’abstenir des plaisirs, alors que la masse du peuple s’y jette à corps perdu. C’est la preuve de fermeté la plus sûre qu’elle puisse se donner, lorsque, malgré les flatteries et les séductions de la débauche, elle ne s’y porte pas ni ne s’y laisse entraîner. Mais s’il y a beaucoup plus de force morale, au milieu d’un peuple ivre et vomissant, à demeurer sec et sobre, il y a plus de mesure à ne pas s’isoler, à ne pas se singulariser ; sans se confondre avec la foule, à faire les mêmes choses, mais d’une autre manière. On peut bien célébrer une fête sans passer au débordement.

 

 

 

 

 

 

 

 


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