Anthologie - Caligula, de la folie à l'assassinat

Vous avez voté et, entre Twitter et Facebook, c'est Caligula qui l'a emporté haut la main. Voici donc un extrait des Vies de Suétone qui donne la mesure du personnage :

55. Par ailleurs, les faveurs qu’il prodiguait à tous ceux dont il s’était entiché confinaient à la folie. Il embrassait le pantomime Mnester même en pleine représentation et, si quelqu’un faisait le moindre bruit pendant que celui-ci dansait, il donnait l’ordre de le lui amener et le fouettait de sa propre main. À un chevalier romain qui s’agitait, il fit notifier par un centurion de partir sans délai pour Ostie et de porter au roi Ptolémée, en Mauritanie, un billet de sa part, dont voici la teneur : « À l’homme que je t’ai envoyé, ne fais aucun bien, ni aucun mal. » [2] Il plaça des Thraces à la tête de ses gardes du corps germains. Il diminua les protections des mirmillons. Un certain Columbus6 avait remporté la victoire mais était légèrement blessé ; il fit verser dans sa plaie un poison qu’il appela columbinus, du nom de sa victime ; telle était du moins l’appellation, tracée de sa main, qu’on retrouva parmi d’autres poisons. Partisan de la faction des Verts si fervent qu’il dînait régulièrement dans leur écurie et y passait la nuit, il rassembla pour le cocher Eutychus, lors d’une orgie, des présents d’une valeur de deux millions de sesterces. [3] Afin que son cheval Incitatus ne fût pas dérangé la veille des jeux du cirque, il avait pour habitude de faire imposer le silence au voisinage par ses soldats. Outre une écurie de marbre et une mangeoire d’ivoire, outre des couvertures de pourpre et des licous incrustés de pierreries, il lui donna même une demeure, une domesticité et un mobilier, pour recevoir plus fastueusement ceux qui avaient été invités en son nom : on raconte qu’il lui réservait même le consulat.

56. Devant de tels dérèglements et de tels forfaits, beaucoup de gens eurent l’intention de s’en prendre à lui. Mais après la découverte d’une ou deux conspirations, tandis que les autres hésitaient faute d’occasion, deux hommes mirent leur plan en commun et l’exécutèrent, non sans bénéficier de la complicité de ses affranchis les plus puissants et des préfets du prétoire : en effet, eux-mêmes aussi avaient été nommés comme agents d’une conjuration et, malgré le caractère mensonger de ces imputations, ils se rendaient compte qu’ils étaient suspects à Gaius et mal vus de lui. De fait, il les avait aussitôt pris à part et leur avait attiré une profonde animosité en affirmant, le glaive à la main, qu’il se supprimerait lui-même si eux aussi jugeaient qu’il méritait la mort, et dès lors il ne cessa de noircir les uns dans l’esprit des autres et de les pousser tous à s’entre-déchirer.

[2] On avait décidé d’attenter à sa vie au moment des jeux Palatins, à sa sortie du spectacle, à midi, et Cassius Chaerea, tribun d’une cohorte prétorienne, réclama pour lui le premier rôle. Gaius avait pour habitude de le rabaisser par toutes sortes d’injures, en soulignant qu’il était déjà bien vieux, mou et efféminé : tantôt, quand Chaerea lui demandait le mot d’ordre, il lui répondait : « Priape » ou « Vénus » ; tantôt, quand il le remerciait pour une raison ou pour une autre, l’empereur lui tendait sa main à baiser, en formant et en mimant avec elle un geste obscène.

57. De nombreux prodiges annonçant son meurtre prochain se manifestèrent. À Olympie, la statue de Jupiter, qu’il avait décidé de faire démanteler et transporter à Rome, fut prise soudainement d’un si puissant éclat de rire que les échafaudages s’effondrèrent et que les ouvriers prirent la fuite ; et aussitôt après se présenta un certain personnage répondant au nom de Cassius, qui affirmait avoir reçu en rêve l’ordre d’immoler un taureau à Jupiter. [2] À Capoue, le Capitole fut frappé par la foudre aux ides de mars, ainsi qu’à Rome la loge du gardien du Palais. Il ne manqua pas de gens pour présumer que le second de ces prodiges annonçait au maître des lieux un danger venant de ses gardes, et le premier, un nouveau meurtre marquant, semblable à celui qui s’était déroulé autrefois à la même date. En outre, quand il consulta l’astrologue Sylla à propos de son horoscope, celui-ci lui affirma que son trépas approchait et qu’il était tout à fait inéluctable. [3] Les Fortunes d’Antium l’engagèrent aussi à se garder de Cassius, ce qui le poussa à donner l’ordre de tuer Cassius Longinus, alors proconsul d’Asie, sans se rappeler que Chaerea se nommait aussi Cassius. La veille de sa mort, il rêva qu’il se tenait au ciel à côté du trône de Jupiter, que celui-ci le repoussait du gros orteil de son pied droit et le précipitait sur la terre. On regarda aussi comme des prodiges des événements fortuits qui s’étaient produits le jour même de sa disparition, peu avant son assassinat. [4] Tandis qu’il procédait à un sacrifice, il fut éclaboussé par le sang d’un flamant ; le pantomime Mnester dansa une tragédie que l’acteur tragique Néoptolème avait jadis jouée aux jeux au cours desquels on tua Philippe, le roi de Macédoine ; et comme, lors de la représentation du mime Laureolus, dans lequel un acteur se retire et vomit du sang dans sa chute5, plusieurs des seconds rôles rivalisaient entre eux pour donner une preuve de leur talent, la scène fut inondée de sang. On préparait également un spectacle pour la nuit, dans lequel des épisodes ayant trait aux enfers devaient être interprétés par des Égyptiens et des Éthiopiens.

58. Le neuvième jour avant les calendes de février, vers la septième heure, après s’être demandé s’il allait se lever pour déjeuner, car son estomac était encore dérangé par les excès du repas de la veille, il finit par sortir sur les instances de ses amis. Dans une galerie voûtée qu’il devait emprunter, des enfants nobles que l’on avait fait venir d’Asie pour donner un spectacle sur scène étaient en répétition : il s’arrêta pour les observer et les encourager, et, si le chef de troupe ne s’était plaint d’attraper froid, il aurait eu envie de revenir sur ses pas et de se faire donner une représentation. [2] À partir de là, il existe deux versions des événements : au rapport des uns, il s’adressait à ces enfants quand Chaerea le frappa par-derrière à la nuque d’un violent coup porté avec le tranchant du glaive, après s’être exclamé : « Vas-y ! », puis le tribun Cornelius Sabinus, le second conjuré, qui était en face de Gaius, lui transperça la poitrine ; au rapport des autres, Sabinus, pendant que la foule était tenue à l’écart par des centurions complices, demanda le mot d’ordre, suivant l’usage militaire, et, comme Gaius lui répondait « Jupiter », Chaerea s’exclama : « Tu l’auras voulu ! » et il lui fracassa la mâchoire au moment où il se retournait. [3] Gaius était étendu au sol, les membres recroquevillés, et criait sans cesse qu’il était en vie, mais les autres conspirateurs l’achevèrent en lui infligeant trente blessures ; de fait, leur mot d’ordre commun était : « Frappe encore ! »


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