Anthologie - De Charybde en Skylla

La vie des Classiques vous offre un extrait de l'Odyssée :

Debout sur l'emplanture, fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d'entendre la chanson, et, si tu les priais, si tu leur commandais de desserrer les nœuds, que tes gens aussitôt donnent un tour de plus! Quand tes rameurs auront dépassé les Sirènes— je ne t'assigne pas d'ici tout le parcours; à toi, de décider —, deux routes s’offriront; les voici toutes deux.

On trouve, d'un côté, les Pierres du Pinacle où rugit le grand flot azuré d'Amphitrite: chez les dieux fortunés, on les appelle Planctes.

La première ne s'est jamais laissé frôler des oiseaux même pas des timides colombes, qui vont à Zeus le père apporter l'ambroisie; mais le chauve rocher, chaque fois, en prend une que Zeus doit remplacer pour rétablir le nombre. La seconde ne s'est jamais laissé doubler par un vaisseau des hommes; mais, planches du navire et corps des matelots, tout est pris par la vague et par des tourbillons de feu dévastateur. Un seul des grands vaisseaux de mer put échapper: ce fut Argo, rentrant du pays d'Aiétès, cet Argo que, partout, vont chantant les aèdes; le flot l'avait jeté contre ces grandes Pierres; mais Héra, pour l'amour de Jason, le sauva.

L'autre route vous mène entre les Deux Écueils.

L'un, dans les champs du ciel, pointe une cime aiguě, que couronne en tout temps une sombre nuée, et rien ne l'en délivre; ni l'été ni l'automne, il ne plonge en l’azur; aucun homme mortel, quand bien même il aurait vingt jambes et vingt bras, ne saurait ni monter ni se tenir là-haut; la roche en est trop lisse; on la croirait polie. À mi-hauteur, se creuse une sombre caverne, qui s'ouvre, du côté du noroît, vers l'Érèbe: du fond de ton vaisseau, c'est sur elle qu'il faut gouverner, noble Ulysse! Mais, du fond du vaisseau, le plus habile archer ne saurait envoyer sa flèche en cette cave, où Skylla, la terrible aboyeuse, a son gîte: sa voix est d'une chienne, encor toute petite; mais c'est un monstre affreux, dont la vue est sans charme et, même pour un dieu, la rencontre sans joie. Ses pieds, —elle en a douze—, ne sont que des moignons; mais sur six cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, imbriquées, toutes pleines des ombres de la mort.

Enfoncée à mi-corps dans le creux de la roche, elle darde ses cous hors de l'antre terrible et pêche de là-haut, tout autour de l'écueil que fouille son regard, les dauphins et les chiens de mer et, quelquefois, l'un de ces plus grands monstres que nourrit par milliers la hurlante Amphitrite.

Jamais homme de mer ne s'est encor vanté d'avoir fait passer là sans dommage un navire: jusqu'au fond des bateaux à la proue azurée, chaque gueule du monstre vient enlever un homme.

L'autre Écueil, tu verras, Ulysse, est bien plus bas; ils sont tout près; ta flèche irait de l'un à l'autre. Il porte un grand figuier en pleine frondaison; c'est là-dessous qu'on voit la divine Charybde engloutir l'onde noire: Elle vomit trois fois chaque jour, et trois fois, ô terreur! elle engouffre. Ne va pas être là pendant qu'elle engloutit, car l'Ébranleur du sol lui-même ne saurait te tirer du péril... Choisis plutôt Skylla, passe sous son écueil, longe au plus près et file! il te vaut mieux encor pleurer six compagnons et sauver le vaisseau que périr tous ensemble.

À ces mots de Circé, je réponds aussitôt:

ULYSSE. -«Tout de même! dis-moi franchement, ô déesse! Si j'allais, évitant la perte sur Charybde, me dresser contre l'autre, lorsque je la verrais s'attaquer à mes gens? »

Je dis. Elle répond, cette toute divine:

CIRCÉ, -« Pauvre ami! tu ne vois toujours que guerre et lutte. Tu ne veux même pas céder aux Immortels? Skylla ne peut mourir! c'est un mal éternel, un terrible fléau, un monstre inattaquable! la force serait vaine; il n'est de sûr moyen contre elle que la fuite. Au long de son rocher, si tu perdais du temps à prendre ton armure, un élan, de nouveau, la jetterait sur vous, et chacun de ses cous te reprendrait un homme... Non! passe à toute vogue en hélant Crataïs, la mère de Skylla; c'est d'elle que naquit ce fléau des humains; c'est elle qui mettra le terme à ses attaques.

Puis vous arriverez à l'Ile du trident où pâturent en foule les vaches du Soleil et ses grasses brebis hardes de brebis et sept troupeaux de vaches, de cinquante chacun, y vivent toujours beaux, sans connaître jamais la naissance ou la mort. Deux déesses, Phaéthousa et Lampétie, sont là pour les garder: au Soleil, fils d'En Haut, la divine Néère enfanta et nourrit ces deux nymphes bouclées, puis cette mère auguste envoya ses deux filles aux rivages lointains de l'ile du Trident, pour y vivre en gardant les brebis de leur père et ses vaches cornues. Respecte ces troupeaux! ne songe qu'aux retour! et je crois qu'en Ithaque, à travers tous les maux, vous rentrerez encore; mais je te garantis que, si vous maltraitiez ces bêtes, c'est fini du navire et des gens; tu pourrais t'en tirer et revenir, mais quand? et dans quelle misère! tous tes hommes perdus! »

À peine elle avait dit, cette toute divine, que l'Aurore apparut sur son trône doré, et Circé, remontant dans l'île s'éloigna.

Odyssée, XII