Anthologie de Noël - L'ombre de Dieu par Philon d’Alexandrie

Aujourd'hui, La Vie des Classiques vous offre un extrait de chacune des quatre Bibliothèques idéales parues aux éditions Les Belles Lettres.

 

 

 

L’ombre de Dieu

 

D’où il résulte que Dieu appelle Béséléel par son nom, et lui dit qu’il lui a donné sagesse et science, qu’il le désignera comme ouvrier et architecte de ce qui est dans le tabernacle, c’est-à-dire des oeuvres de l’âme (Ex. 31, 2 s.), et cela, sans avoir indiqué une seule oeuvre pour laquelle on pourrait le louer. Il faut donc dire que Dieu a imprimé dans son âme cette marque à la manière d’une monnaie de bon aloi. Quelle est cette marque, nous le saurons si nous précisons d’abord le sens de son nom. Béséléel veut dire : dans l’ombre de Dieu ; or l’ombre de Dieu, c’est son Logos, dont il s’est servi comme d’un outil pour la production du monde. Cette ombre, et l’image qu’elle constitue, est l’archétype des autres choses ; car, de même que Dieu est le modèle de son image, qu’il a ici appelée ombre, de même l’image devient le modèle d’autres réalités, comme il l’a montré en commençant son oeuvre de législation, en disant : « Et Dieu fît l’homme d’après l’image de Dieu » (Gen. 1, 27) si bien que l’image a été façonnée à la ressemblance de Dieu, et l’homme d’après l’image, qui a reçu ainsi la fonction de modèle. Examinons quelle est cette marque qui survient alors. On a d’abord cherché comment nous avons formé l’idée du divin ; ensuite, d’autres, qui passent pour d’excellents philosophes, ont dit que c’était à partir du monde, de ses parties et des propriétés qui y étaient les siennes, que nous formé une pré-notion de la cause. En effet, si l’on considère une maison qui a été soigneusement construite, avec des vestibules, des portiques, des chambres pour les hommes et les femmes, ainsi que ses dépendances, on se représentera une notion de l’homme de métier qui en a mené à bien la construction – car on ne saurait admettre que la construction de la maison a été conduite à son terme sans art et sans fabricant – ; et de la même manière pour une cité, un navire, et n’importe quelle construction, plus petite ou plus grande. Et de la même façon, celui qui entre dans ce monde-ci, comme dans une maison ou une ville très grande, une fois qu’il a contemplé le ciel tournant en cercle et emportant tout en lui, les planètes et les astres fixes mus d’un mouvement uniforme et constant, bien réglé et harmonieux, apportant des bienfaits à tous, et la terre à la place centrale qu’elle a reçue, et à leur place, dans la région du milieu, les mouvements d’eau et d’air, et encore les êtres vivants mortels et immortels, la variété des plantes et des fruits, celui-ci conclura sans doute que tout cela n’a pas été fabriqué sans l’action d’un art accompli, et qu’il existait et qu’il existe un ouvrier fabricant de ce monde-ci : le dieu. Ceux qui raisonnent de cette façon saisissent Dieu à partir de son ombre, et conçoivent l’ouvrier à partir de ses oeuvres.

Mais il y a un intellect plus parfait et plus pur, initié aux grands mystères, qui connaît la cause non d’après les êtres en devenir, comme on peut connaître l’objet au repos d’après son ombre ; ayant dépassé le devenir, elle reçoit une claire illumination sur ce qui est inengendré, si bien que, d’après lui, elle comprend et lui et son ombre, c’est-à-dire la raison et ce monde-ci. C’est Moïse qui dit : « Manifeste-toi à moi, afin que je te voie distinctement » (Ex. 33, 13) ; Puisses-tu ne pas te manifester à moi par le ciel, la terre, l’eau, l’air ou en général par un des êtres en devenir ; puissé-je ne pas trouver le miroir de ta forme ailleurs qu’en toi, le Dieu, car les apparitions dans l’ordre du devenir se dissipent, mais celles qui se font dans l’être inengendré devraient pouvoir demeurer solides, fermes et éternelles. C’est pourquoi Dieu appela Moïse et parla avec lui. Et il a appelé aussi Béséléel, mais pas de la même façon : l’un reçoit de la cause elle-même l’apparition de Dieu ; l’autre, c’est à la suite d’un raisonnement, comme à partir d’une ombre, qu’il conçoit l’artisan des choses du devenir. C’est pourquoi tu trouveras que le tabernacle et tout son mobilier sont d’abord construits par Moïse, mais seulement ensuite par Béséléel ; Moïse, en effet, opère avec les archétypes, Béséléel avec leurs imitations. Moïse prend Dieu comme guide, ainsi qu’il le dit : « Tu feras tout selon l’exemplaire qui t’a été montré sur la montagne » (Ex. 25, 40) ; et Béséléel est guidé par Moïse.

Legum allegoriae, III §§ 95-103

 

 

 


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