Anthologie guerrière : Ruses de guerre

Suite à la première anthologie guerrière de la semaine dernière, voici deux extraits du Signet Incognito qui présentent de bien jolies ruses de guerre. 

 

Virgile

À la demande de la reine Didon, Énée raconte ses malheurs, dont la chute de Troie, prise grâce à la ruse des Grecs et au « cheval de Troie ». Dans ce récit, le prêtre Laocoon s’adresse aux Troyens pour leur enjoindre de se méfier de ce curieux cheval prétendument abandonné par les Grecs.

LE CHEVAL DE TROIE

Laocoon accourt du haut de la citadelle, hors de lui, et crie de loin :

— Malheureux concitoyens, comment peut-on être fou à ce point ? Vous croyez les ennemis rembarqués ? Vous pensez que des offrandes de Grecs puissent n’être pas piégées ? Est-ce là l’Ulysse de vous connu ? Ou bien des Achéens se sont enfermés et se cachant dans tout ce bois, ou bien c’est un engin fabriqué contre nos remparts, pour épier nos maisons et envahir notre ville par le haut, ou en tout cas quelque piège caché. Ne vous fiez pas à ce cheval, Troyens. Quoi qu’il puisse en être, je redoute les Grecs même lorsqu’ils font des offrandes.

Sur ces paroles, il darda de toutes ses forces un énorme javelot contre le flanc de l’animal, dans les jointures de sa panse arrondie. L’arme s’y planta en vibrant, le ventre accusa le choc, la cale sonna le creux et gronda sourdement. Et, n’était le destin des dieux, n’était notre esprit gauchi, il avait su nous pousser à porter le fer dans ce repaire d’Argiens. Troie, tu serais encore debout ! Tu subsisterais, haute citadelle de Priam !

Mais voici qu’entre-temps un homme, mains liées dans le dos, est traîné à grands cris vers le roi par des bergers troyens. Inconnu d’eux, il s’était de lui-même présenté à eux sur leur chemin, afin de faire ce qu’il a fait : livrer perfidement Troie aux Achéens. D’un cœur résolu, il était prêt à tout, à tramer sa ruse aussi bien qu’à succomber à une mort certaine. De tous côtés, avides de venir voir, tous les hommes accourent autour de lui ; ils houspillent à l’envi le prisonnier. Apprends maintenant quelle est la perfidie des Grecs et, avec ce seul criminel, connais-les tous.

Une fois devenu le centre des regards, confondu, sans défense, il se redresse et ses yeux font le tour de ces bandes de Phrygiens.

— Hélas ! dit-il, quelle terre, quelle mer peut encore me recevoir ? Malheureux que je suis, quel avenir m’attend après cela ? Je n’ai plus de place nulle part chez les Grecs, et de surcroît les Troyens, de leur côté, me haïssent, ils réclament mon supplice et mon sang !

Ces lamentations changèrent le cours des esprits et tout notre emportement retomba. Nous le pressons de s’expliquer : qu’il dise de quel sang il est né, ce qu’il a à nous dire et sur quoi, fait prisonnier, il peut encore compter.

— Oui, ô roi, dit-il, devant toi je dirai toute la vérité, quelle qu’elle soit. Je ne le nierai pas, je suis de nation grecque. Le fait est là, mais, si la Fortune a façonné en Sinon un malheureux, elle a beau passer les bornes, elle ne fera pas de lui un menteur, un imposteur.

Énéide, II, 41-79.

 

Silius Italicus

Dans son épopée aux accents « baroques », Silius Italicus se plaît à dépeindre la ruse très spectaculaire du général carthaginois, pris dans un cul-de-sac avec ses troupes et menacé par les soldats romains. Hannibal explique alors sa ruse à son frère, Magon.

SAUVE-QUI-BŒUF !

— Tu vois, autour de nous, cette ligne de troupes et ces détachements qui nous enserrent, nous gardant tous bloqués au fond de ce cirque. Eh bien donc, puisque critique est notre situation, écoute maintenant le plan que j’ai conçu. Les troupeaux razziés au loin dans les campagnes nous suivent, comme il est naturel lors des opérations. Sur leurs cornes, je ferai nouer des branches sèches et lier sur leurs fronts de légères bottes de sarments ; on y mettra le feu et ainsi, quand se répandront les flammes, les bœufs, sous le coup de la douleur, bondiront de tous côtés et leurs têtes sèmeront l’incendie à travers les collines. Alors, saisies de panique à ce spectacle inouï, les sentinelles quitteront leurs postes devenus dangereux et craindront les dangers plus graves que ceux de l’obscurité. Si mes projets te plaisent – et l’extrême péril nous interdit d’attendre –, à l’œuvre !, lui dit-il.

Puis tous deux sortent ensemble et parcourent les tentes. Immense, la tête appuyée contre son bouclier, au milieu des chevaux, au milieu de ses hommes, au milieu des dépouilles conquises par son bras et arrosées de sang, Maraxe reposait et, par hasard, à cet instant, comme si dans un rêve il livrait des batailles, dans sa fureur poussait un cri terrible et cherchait, d’une main frémissante sur sa couche ses armes et l’épée familière. Magon, l’ayant poussé du bois de sa lance, dissipa son rêve de combats et lui dit :

— Pendant la nuit, chef intrépide, modère tes ardeurs et attends le jour pour te battre. Pour tromper l’ennemi, fuir sans nous faire voir et assurer notre retraite, c’est maintenant qu’il faut profiter des ténèbres. On attachera des branches sèches aux cornes des troupeaux qu’on lancera couverts de flammes dans toute l’étendue des forêts, pour que les troupes adverses laissent le chemin libre au passage qu’elles gardent : tel est le plan de mon frère pour dégager notre armée encerclée. En avant donc, et que cette ruse engage Fabius à ne pas avec nous rivaliser d’astuce.

Alors, loin de le faire hésiter, ce plan hardi réjouit le jeune chef […].

La Guerre punique, VII, 308-338.


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