Anthologie héroïque - Les Argonautiques III

 

La vie des Classiques vous offre aujourd'hui un troisième extrait des Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, dont une magnifique édition illustrée vient d'être publiée par les Belles Lettres. 

 

 

Le corps nu, il ressemblait à la fois à Arès et à Apollon, le dieu au glaive d’or. En inspectant la jachère, il aperçut les jougs en bronze des taureaux et, à côté, la charrue d’une seule pièce, faite de dur acier. Il s’en approcha, planta tout près son énorme pique, droite sur son talon, et déposa son casque en l’appuyant contre elle. Puis il s’avança avec son seul bouclier, suivant à la piste les traces innombrables des taureaux. Eux, sortis de quelque invisible grotte souterraine où ils avaient leurs solides étables enveloppées de tout côté d’une fuligineuse fumée, surgirent, tous deux à la fois, exhalant des flammes ardentes. Les héros prirent peur à leur vue ; mais lui, bien campé sur ses jambes, attendait leur choc, comme un écueil dans la mer celui des flots soulevés par des bourrasques sans fin. Il mit son bouclier devant lui, face à eux.

Tous deux en beuglant y donnaient des coups avec leurs cornes puissantes, mais leurs assauts ne purent le soulever, si peu que ce fût. Lorsque, dans les creusets percés des fondeurs, les soufflets de cuir tantôt grondent en activant la flamme dévorante et tantôt suspendent leur haleine, le feu fait un ronflement terrible quand il jaillit du bas du fourneau : de même, les deux taureaux, en soufflant de leur mufle une flamme rapide, mugissaient et une ardeur brûlante enveloppait le héros en le frappant comme d’un éclair ; mais les drogues de la jeune fille le protégeaient. Il saisit d’abord par l’extrémité d’une corne le taureau de droite et, avec vigueur, de toutes ses forces, le traînait jusqu’au joug de bronze ; là, il le fit tomber à terre sur ses pattes de devant, en frappant brutalement du pied son pied de bronze. L’autre, pareillement, au moment où il chargeait, il le mit à genoux, d’un seul coup. Il jeta sur le sol, loin de lui, son large bouclier ; bien campé sur les jambes, il maintenait de part et d’autre les deux taureaux tombés sur leur train antérieur, tandis qu’un tourbillon de flammes l’entourait soudain. Aiétès fut stupéfait de la force du héros. Cependant les Tyndarides, comme il avait été convenu d’avance avec eux, s’étaient approchés et, prenant les jougs à terre, les lui donnèrent pour qu’il les mît sur les taureaux. Il les attacha solidement sur leur nuque ; puis, levant entre eux le timon de bronze, il le fixa vite au joug par son anneau. Tandis que ses deux compagnons s’éloignaient des flammes vers le navire, Jason reprit son bouclier et le mit derrière le dos ; il saisit son casque pesant empli de dents aiguës et sa lance irrésistible avec laquelle, comme un laboureur de son aiguillon pélasgique, il piqua les taureaux au milieu des flancs. D’une main ferme, il dirigeait le mancheron bien soudé, forgé en acier.

D’abord les bêtes, dans leur fureur extrême, soufflaient sur lui avec violence leurs flammes ardentes et leur haleine s’élevait en mugissant comme ces bourrasques d’ouragan que les marins craignent si fort qu’ils carguent leur large voile. Mais bientôt, obéissant à la lance, ils allaient leur chemin. Derrière eux, la jachère rocailleuse se déchirait, fendue par la force des taureaux et la poigne du laboureur, tandis que, le long des sillons de la charrue, des mottes aussi grosses que la charge d’un homme se  risaient dans un terrible fracas. Le héros suivait, son pied robuste appuyé sur le coutre ; il lançait les dents, loin derrière lui, sur la glèbe à mesure qu’il la labourait, en se retournant souvent de peur d’être devancé par l’attaque des hommes nés de la terre, ces épis de mort. Et les taureaux poursuivaient leur tâche, toujours plus avant, en pesant sur le sol de leurs sabots de bronze. A l’heure où il ne reste plus du jour finissant que le dernier tiers depuis l’aurore, où les travailleurs harassés souhaitent que vienne bien vite pour eux le doux moment de dételer les boeufs, alors l’infatigable laboureur avait achevé de labourer la jachère, bien qu’elle fût de quatre arpents, et il détachait les boeufs de la charrue.

Il les effraya pour les mettre en fuite dans la plaine ; quant à lui, il regagna le navire, comme il voyait les sillons encore vides des guerriers nés de la terre, et ses compagnons, autour de lui, l’encourageaient de leurs paroles. Il puisa dans le cours du fleuve avec son casque l’eau dont il apaisa sa soif, plia ses genoux pour les assouplir et emplit son grand coeur de vaillance, aussi ardent qu’un sanglier qui aiguise ses défenses contre des chasseurs, en laissant couler à terre de sa gueule furieuse une écume abondante. Déjà, sur tout le champ, se levaient, tels des épis, les fils de la terre : ce ne fut plus à la ronde qu’un hérissement de solides boucliers, de lances à deux pointes et de casques étincelants dans le domaine d’Arès le Tueur d’hommes ; une lueur fulgurante monta du sol vers l’Olympe à travers les airs. Comme on voit, après une forte chute de neige sur la terre, les bourrasques dissiper soudain les nuées hivernales par une nuit obscure et tous les astres apparaître, dans leur multitude, scintillants à travers les ténèbres ; de même brillaient ces guerriers à mesure qu’ils croissaient au-dessus du sol. Jason se rappela les instructions de Médée fertile en ruses. Il saisit dans la plaine une grande pierre ronde, disque terrible d’Arès Enyalios[1] : quatre hommes en pleine force n’auraient pu la soulever du sol, même d’un pouce ; mais lui l’enleva sans peine et, de très loin, la jeta au milieu d’eux en prenant son élan ; puis il se postait lui-même en cachette sous son bouclier, bravement.

Les Colques poussèrent de grands hurlements, comme hurle la mer qui se brise en grondant sur des rochers pointus ; mais muette fut la stupeur qui saisit Aiétès quand il vit lancer l’énorme disque. Et les guerriers, tels des chiens rapides, se ruant autour de la pierre, s’entre-tuaient en hurlant ; et ils tombaient sur la terre, leur mère, sous leurs propres lances, pareils à des pins ou des chênes arrachés par des tornades de vent. Tel, du haut du ciel, un astre de feu bondit et trace un sillon lumineux, prodige étonnant pour les hommes, quand ils le voient traverser dans un éblouissement l’air ténébreux ; tel le fils d’Aison fondit alors sur les fils de la terre, l’épée nue hors du fourreau. Il frappait, en les fauchant au hasard, ceux qui, pour la plupart encore <à demi enfouis> jusqu’au ventre et aux flancs, ne se dressaient qu’à mi-corps dans l’air, ceux qui sortaient de terre jusqu’aux genoux, ceux qui commençaient à se tenir debout et ceux qui, de leurs pieds, couraient déjà au combat. Quand une guerre s’élève entre peuples voisins, le paysan, de peur que l’ennemi ne moissonne son champ avant lui, prend en main sa faucille courbe fraîchement aiguisée et se presse de couper les épis avant l’heure, sans attendre la saison où ils mûrissent aux rayons du soleil : Jason mettait alors même hâte à moissonner comme des épis les fils de la terre et les sillons s’emplissaient de leur sang comme les rigoles de l’eau d’une fontaine.

Ils tombaient, les uns en avant, mordant à pleines dents l’âpre glèbe, d’autres en arrière, d’autres sur la main ou le flanc : à voir leur stature, on eût dit des monstres marins. Beaucoup étaient frappés avant d’avoir arraché leurs pieds au sol et seule la partie de leur corps parvenue à l’air libre s’était affalée à terre sous le poids de leurs têtes flasques. C’est ainsi que des rejetons nouvellement plantés dans un verger, après une violente averse envoyée par Zeus, s’inclinent sur la terre, brisés à la racine, eux qui avaient coûté tant de peine aux paysans ; et il baisse maintenant la tête, pénétré d’une mortelle douleur, le maître du domaine qui les a cultivés : de même alors le roi Aiétès sentit son coeur envahi de lourds chagrins. Il partait pour s’en retourner à la ville, au milieu des Colques, en méditant au moyen le plus prompt de s’opposer aux héros. Le jour tomba : pour Jason, la tâche était terminée.

Les Argonautiques, III, 1283-fin

 

[1] Arès le « Furieux » (le sens d’ényalios en grec).


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