Anthologie - L’art de Ménandre dans la peinture des caractères

Aujourd'hui, La Vie des Classiques vous offre une page de l'Introduction au Dyscolos de Ménandre suivi de Ménandre & la société athénienne, tout récemment paru aux éditions Les Belles Lettres dans la perspective du programme du Bac 2019. 

Comme le titre le laissait pressentir, le caractère de Cnémon l’intéresse particulièrement. Le mariage d’une fille unique, voilà bien une des situations les plus favorables où peindre un vieux misanthrope. L’aventure de Sostrate, les péripéties de l’intrigue sont parfaitement accordées aux nécessités de sa peinture.
Ce n’est pas dans la conception même d’une comédie apportant une image fidèle de la vie bourgeoise — avec ses scénarios cohérents, tissés d’événements vraisemblables, avec ses personnages tirés de la masse anonyme — qu’il faut chercher l’originalité de Ménandre. Cette conception est déjà celle des poètes de la Mésè — Alexis à l’école duquel il s’est formé, Antiphane qui eut, sans doute, sur lui une influence d’autant plus grande que la description de la comédie, telle qu’on la trouvait chez Aristote et Théophraste, devait s’appuyer surtout sur son oeuvre. Si Ménandre s’empare de la formule dramatique mise au point par ses prédécesseurs, et parfois même de leurs intrigues, on s’accorde à penser qu’il a créé à partir de là un style nouveau en poussant la peinture des caractères dans le sens des particularités individuelles, en peignant des individus là où ils n’avaient campé que des types.

Le type du Bourru (δύσκολος) a été traité par la comédie avant Ménandre. Mnésimachos, poète de la Mésè, avait écrit un Dyscolos. Le seul fragment qui nous en reste (fr. 3) ne nous met pas en mesure de dire si Ménandre devait à Mnésimachos autre chose que ce titre attesté seulement chez lui. Le type du dyscolos dérive lui-même d’un type similaire porté à la scène dès la Comédie Ancienne sous le nom de Μονότροπος (Solitaire). Incarné par un vieillard d’humeur farouche et misanthropique, menant une vie recluse et solitaire (μονογέρων), il a certainement été influencé (pour l’humeur sinon pour l’âge) par le célèbre misanthrope, Timon l’Athénien, auquel Aristophane fait allusion dans Lysistrata (809 sqq.) et, trois ans plus tôt, dans les Oiseaux (1549) représentés aux Dionysies urbaines en 414 avant J.-C. C’est au même concours que le monotropos a fait son apparition avec le Solitaire de Phrynichos (sans doute le premier essai d’une comédie de caractère) : dans l’un des fragments conservés, le personnage qui porte ce nom se définit comme un être menant la vie de Timon, sans femme, sans serviteur, prompt à la colère, ignorant des visites, du rire, de la conversation, et ne s’encombrant pas des opinions d’autrui. Le monotropos poursuit sa carrière au cours de la période moyenne avec le Solitaire d’Anaxilas et peut-être aussi celui d’Ophélion (concurremment avec son succédané, le dyscolos). C’est au cours de la même période que le prototype le plus célèbre du misanthrope se montre à visage découvert dans le Timon d’Antiphane sur lequel nous aimerions être mieux renseignés. Le seul fragment subsistant fait parler un quidam qui a acheté « en vue du mariage » une obole d’encens pour les dieux et les déesses, des gâteaux rituels (peu coûteux) pour les héros, mais, pour les mortels, des gobies, plat de choix. Une telle pratique a pu inspirer les critiques de Cnémon contre les riches sacrifices, prétextes à ripaille.

Cnémon offre certaines différences par rapport au misanthrope traditionnel symbolisé par Timon. Il ne vit plus entièrement seul. Il s’est même marié (avec une veuve, il est vrai, et il s’en est vite séparé). C’est un paysan-né, et non un citadin qui a fui la ville par haine de ses semblables. Sa hargne ne s’étend plus aux dieux ; elle est dirigée exclusivement contre les hommes. En dépit de ces divergences, dont certaines peuvent appartenir à la variante que constitue le dyscolos — ainsi la présence de deux êtres à ses côtés —, le Bourru de Ménandre a bien des points communs avec le Misanthrope de la tradition : même humeur sauvage (388 ἀγρίου), même horreur de la conversation (9, 726), même éloignement pour la société (6 ἀπάνθρωπος), même haine du mal (388 μισοπονήρου ; cf. Aristophane, Lysistrata, 815). Une part non négligeable de la peinture de Cnémon esquissée par Pan, complétée par les remarques de divers personnages (Gorgias, Daos), illustrée par son comportement — quand on le voit, notamment, rosser ses visiteurs — est faite ainsi d’éléments typiques. Ménandre, à cet égard, est tributaire de la tradition comique.


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