Anthologie - L’hellébore ou le grain de folie

Avant d’écouter Jean-Christophe Saladin nous faire l’Eloge de la folie, une explication mythologique de la plante qui la cause selon les Anciens, l’hellébore :

 

L’hellébore ou le grain de folie

 

Le roi d’Argos a bien du souci : trois filles belles comme le jour, en âge d’être mariées, une foule de prétendants aux aguets, voilà de quoi inquiéter bien des pères. Surtout que Lysippe, Iphinoé et Iphianassa sont de plus en plus délurées, voire, depuis quelque temps, complètement incontrôlables. Parmi leurs derniers hauts faits nocturnes, elles s’en sont prises à une statue d’Héra, la déesse du lien conjugal, avant de se promener dans une miseprovocante dans toute la ville. C’est bien simple le roi Proitos, honteux, ne reconnait plus ses filles et ne sait que faire sauver l’honneur de la famille, et aider ses filles à retrouver le droit chemin. Il a pourtant consulté. Tantôt les prêtres lui assurent qu’il s’agit d’une vengeance d’Héra, tantôt que c’est là l’œuvre abominable de l’esprit furieux de ce nouveau dieu, Dionysos, qui, dit-on, conquiert les cités en rendant fous leurs habitants. Tous ont des explications, aucuns des remèdes. Un matin le roi se réveille le cœur arraché : ses trois filles ont fugué, apparemment seules, car aucun prétendant ne manque à l’appel. Désespéré et ne voulant pas que l’affaire s’ébruite, il se résout à consulter le devin Mélampous, un guérisseur à la réputation sulfureuse, qui vit dans la forêt et prêtant parler aux animaux. Le devin promet de rendre à leur père ses filles sauves, et saines, en échange d’un tiers du royaume. Proitos revenant à la raison, refuse de céder une partie de sa terre à celui qu’il n’est pas loin de tenir pour un rebouteux, et s’en va, sous les menaces et les malédictions. Les talents de Mélampous ne sont pas usurpés : le lendemain ce sont toutes les femmes de la cité qui sont devenues folles et gambadent nues et rugissantes, certaines se prenant pour des vaches, d’autres pour des tigres, toutes en tout cas prêtent à déchirer n’importe quel être qui croiserait leur meute, à commencer par leurs propres enfants, qu’elles démembrent vivants. Horrifié, Proitos retourne chez Mélampous, n’ayant pas d’autres choix que d’accepter ses nouvelles conditions, encore plus difficiles : le roi doit abandonner les deux tiers de son royaume et deux de ses filles. Le devin apaise les femmes avec des rituels et des paroles magiques, va chercher les trois filles déchainées au fin fond de l’Arcadie et, pour les calmer administre à chacune un grain d’hellébore, une plante qui depuis porte aussi son nom. L’hellébore est aussi réputé pour ses vertus médicinales, purgatives ou vomitives selon qu’il est blanc ou noir. Dans l’Antiquité, le mythe est prompt à rejoindre la réalité. Solon, le grand législateur d’Athènes, appelé en renfort par les gardiens du temple de Delphes assiégée par les Cyrrhéens, eut l’idée de verser dans la rivière alimentant en eau les guerriers une grande quantité d’hellébore. Quelques heures plus tard, l’armée en déroute, vaincue par une épidémie quasi-divine de diarrhée, fut contrainte d’abandonner le siège du sanctuaire d’Apollon.

Extrait du Jardin des dieux, écrit par Laure de Chantal et illustré par Djohr Guedra 

 

 


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