Anthologie - La première lettre d'Hélène à Polyxo

Voici la première lettre d'Hélène à son amie Polyxo, extraite de notre exclusivité Hélène de Troie : Lettres d'exil.

Polyxo, ma très chère amie, quel chaleureux accueil tu m’as réservé dans ta splendide île de Rhodes, où régnait autrefois ton époux, le très noble Tlépolémos ! Honneur à lui, qui avait fourni bien neuf navires aux Argiens pour leur expédition contre Ilion et qui a perdu la vie dans cette guerre où ont péri tant de héros, dont les exploits restent gravés dans nos mémoires ! À présent, digne veuve, c’est toi qui règnes, sous le nom de ton fils, le prince Polyxo-Tlépolémos, dont tu es la tutrice. Et c’est en exilée que je suis venue chez toi, car, après le décès de Ménélas, Nicostratos et Mégapenthès, les fils qu’il a eu de son esclave Pieris, m’ont chassée de Sparte. Je te suis reconnaissante de t’être accordée avec eux afin qu’ils te permettent de m’offrir l’hospitalité. Dans mon malheur, j’ai ainsi la consolation de te retrouver, après tant d’années, mon amie d’enfance, née d’une riche famille d’Argos et élevée avec moi à la cour de Tyndare, mon père, le bien-aimé roi de Sparte.

J’ai versé bien des larmes en montant sur le navire que Mégapenthès avait fait armer pour me conduire jusqu’à Rhodes. Mais, à mon arrivée dans le port, quel émerveillement !  C’est entre une haie d’honneur que j’ai gravi le chemin qui conduit jusqu’à ton palais situé sur les hauteurs de la ville. Et, là, devant les portes grandes ouvertes de l’imposant édifice, tu m’attendais en grand apparat. Tu étais accompagnée des membres de ton Conseil, vénérables vieillards drapés dans leurs laineux himations, et de religieux au crâne rasé, semblables aux prêtres de l’Égypte. Ton fils lui-même, qui n’a pas encore l’âge de conduire les affaires du royaume, mais bien celui d’être instruit dans les arts de la guerre, était présent, avec ses généraux et ses nombreux soldats. Tu étais entourée de tes suivantes, vêtues du long chiton d’une blancheur éclatante, et de tes femmes guerrières, en tunique courte, coiffées du brillant casque d’argent, glaive au poing et bouclier de cuir à l’épaule. Richement parée de tes voiles pourpres brodés d’or, tu m’es apparue aussi belle qu’une déesse. Tu as descendu trois marches pour venir à ma rencontre et m’a ouvert les bras, tandis que retentissaient les acclamations de la foule. Je ne t’avais pas revue depuis que nous avions été mariées, l’une à Tlépolémos, l’autre à Ménélas, et mon émotion était intense. L’affection que tu me portes est si douce à mon cœur.

Nous avons accompli ensemble les gestes rituels pour honorer les dieux dans leurs sanctuaires. Nous avons répandu le vin miellé et parsemé les autels de fleurs de l’arbre à grenades, aussi rouges que le sang des animaux sacrifiés. Ensuite, quelles joyeuses festivités, trois jours durant ! Les banquets se sont succédé, plus abondants, plus délicieux les uns que les autres ; puis, tu as donné le signal de l’ouverture des jeux, où les jeunes hommes ont rivalisé de vaillance et d’adresse. Le prince, surtout, plus beau et plus fort, a remporté la plupart des couronnes du vainqueur. Enfin, nous avons échangé nos dons : les parures de pierres fines, les diadèmes, les coffrets joliment ciselés. Les colliers que tu m’as offerts surpassent en valeur ceux que je t’ai apportés. Tu me le pardonneras, je l’espère, car mes beaux-fils m’ont dépossédée de mes bijoux les plus précieux. C’était, disaient-ils, bien assez de me laisser la vie sauve.

L’appartement que tu as mis à ma disposition dans l’aile la plus haute de ton palais est bien trop spacieux pour loger ma suite, réduite au strict minimum, comme tu as pu le constater. Trois servantes et une intendante, rien de plus. Quelle honte pour une femme de mon rang ! Et point de garde personnelle ; aucun militaire pour ma défense ! Mais, de cela je ne me soucie en aucune façon, car je sais que je suis sous ta protection et celle des armées du prince. Tu m’as confié que Mégapenthès, dans l’un de ses messages, t’a enjoint de bannir toute présence masculine de mon entourage, surtout s’il s’agit d’individus en âge de porter les armes. Selon lui, tout homme qui m’approcherait risquerait de se laisser séduire et convaincre d’organiser une armée qui viendrait le combattre à Sparte, afin de lui ôter le pouvoir et de le remettre entre mes mains. Toutes deux, nous avons bien ri des craintes de Mégapenthès. J’étais plutôt flattée du pouvoir de séduction qu’il me supposait encore, alors même que, après une vie déjà longue et surtout très agitée, je n’aspire plus qu’au repos. En effet, c’est bien sous ton aile, aimable reine, que je désire mener désormais une existence paisible, dans la douceur de notre affection mutuelle. Il n’a rien à redouter.

Hier matin, le navire qui m’avait conduite jusqu’à ton royaume a repris la mer pour rejoindre Sparte, tout chargé de tes présents destinés aux nouveaux maîtres de la ville. Depuis la loge du palais, d’où l’on a vue sur le port, nous avons assisté ensemble à ce départ. Tandis qu’il s’éloignait de la côte, j’ai murmuré : « Hélène ne verra plus jamais le pays de sa naissance ! ». Tu m’as serrée dans tes bras pour me réconforter. Tu sauras me consoler, j’en suis sûre.

Après ces jours de fête et d’émotion, nous avons décidé d’aller nous reposer chacune dans nos appartements. Le soir, ton intendante est venue m’informer que tu étais trop lasse pour paraître au dîner. J’étais moi-même un peu fatiguée et je me suis fait servir un frugal repas dans ma chambre avant de me livrer au sommeil.

Ce matin, j’étais impatiente de te revoir. Je voulais surtout t’exprimer ma gratitude. Ces festivités en présence d’une si nombreuse assistance ne m’avaient pas permis de te parler à cœur ouvert ; puis le chagrin, au départ du navire argien, m’avait laissée sans voix pour te complimenter. De bonne heure, j’ai fait appeler ton intendante par mes servantes. Je l’ai priée de t’annoncer ma visite. Elle m’a répondu que tu ne recevais pas aujourd’hui. Sans doute as-tu encore besoin de repos. Je le conçois tout à fait. Il fallait pourtant que je t’exprime mes sentiments dans toute leur intensité et sans attendre. J’ai donc résolu te t’écrire cette lettre, que tu pourras lire en toute quiétude et qui, je l’espère, te sera agréable.


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