Anthologie - La suite du voyage extraordinaire de Lucien de Samosate

La semaine dernière, La vie des Classiques vous offrait un extrait de l'Icaroménippe.Aujourd'hui, voici la suite de ce voyage extraordinaire de Lucien de Samosate !

 

20. Je ne m’étais pas encore éloigné d’un stade que la Lune me dit, d’une voix de femme : « Bonne chance, Ménippe ! Rends-moi un service auprès de Zeus. – Tu peux parler, dis-je. Ce n’est pas une charge, si je n’ai rien à porter. – Transmets donc de ma part à Zeus un message qui n’a rien de difficile, et une requête. Je suis lasse, Ménippe, d’entendre les philosophes ne cesser de tenir des propos affreux. Ils n’ont d’autre souci que de poser des questions indiscrètes à mon sujet : qui je suis, quelle est ma taille et pourquoi je me coupe en deux ou deviens bossue. Les uns disent que je suis habitée, d’autres suspendue au-dessus de la mer comme un miroir. Chacun m’attribue tout ce qui lui passe par la tête. Pour finir, ils disent que ma lumière elle-même est volée et bâtarde et vient d’en haut, du soleil. Ils veulent sans cesse m’opposer à lui, mon frère, et créer la zizanie. Car il ne leur a pas suffi de prétendre à propos d’Hélios lui-même qu’il est une pierre et une masse incandescente.

21. Or ne suis-je pas témoin de tant d’actes honteux et méprisables qu’ils commettent la nuit, eux qui, pendant le jour, ont l’air sévère, le regard viril, l’allure respectable, et sont admirés du vulgaire ? Je les vois, et pourtant je me tais, car je ne juge pas convenable de révéler en pleine lumière ces occupations nocturnes, ni le comportement de chacun, une fois au lit. Au contraire, si j’aperçois l’un d’eux commettre l’adultère, voler ou oser quelque autre forfait, surtout à la faveur de la nuit, aussitôt je tire à moi la nuée et je voile ma face pour ne pas laisser des vieillards insulter publiquement leur longue barbe en même temps que la Vertu. Or eux ne cessent de me déchirer dans leurs discours et de m’outrager de cent façons, au point que j’ai souvent projeté, j’en jure par la Nuit, d’émigrer le plus loin possible, en un lieu où je puisse échapper à leur langue indiscrète.

N’oublie pas de rapporter cela à Zeus et d’ajouter qu’il ne m’est pas possible de rester à ma place, sauf s’il donne une raclée aux physiciens, bâillonne les dialecticiens, renverse le Portique, brûle l’Académie et met un terme aux discussions des péripatéticiens. C’est ainsi que je pourrais avoir la paix, moi qui suis toisée quotidiennement par eux.

22. – Ce sera fait », répondis-je en même temps que je me dirigeais vers les hauteurs par la route du ciel, « Où l’on ne voyait nul travail de bœufs ou d’hommes ». Peu après je vis la lune rapetisser, et alors je perdis de vue la terre. Ayant le soleil à ma droite, et volant parmi les étoiles, le troisième jour j’arrivai à proximité du ciel. Tout d’abord je décidai d’y pénétrer, directement, car je croyais passer facilement inaperçu puisque j’étais à moitié aigle : je savais que l’aigle était depuis longtemps un familier de Zeus. Mais ensuite je réfléchis qu’on aurait vite fait de me démasquer à cause de l’autre aile que je portais, celle du vautour. Je jugeai donc que le mieux était de ne pas prendre de risque, et je m’avançai pour frapper à la porte. Hermès m’entendit et, s’étant enquis de mon nom, partit en toute hâte prévenir Zeus. L’instant d’après je fus introduit, plein de crainte et de tremblement. Je les trouve tous siégeant ensemble et inquiets eux aussi. Ils étaient un peu troublés par le caractère incroyable de mon voyage et ils s’attendaient à voir arriver incessamment tous les hommes, avec des ailes du même genre.

23. Alors Zeus, vraiment terrible, me fixa d’un regard perçant et titanesque, et me dit : « Qui es-tu, toi ? Et d’où viens-tu parmi les hommes ? Où est donc ta cité ? Et qui sont tes parents ? » Quand j’entendis ces paroles, je faillis mourir de peur. Pourtant je demeurai debout, bouche bée, frappé par le tonnerre de sa grande voix. Je finis par reprendre mes esprits et fis un récit clair et complet en remontant au début. Comment j’avais eu le désir de connaître les phénomènes célestes, comment j’étais allé trouver les philosophes et les avais entendus se contredire, comment je m’étais lassé d’être tiraillé en tous sens par leurs discours. Puis mon projet, les ailes et tout le reste jusqu’à mon arrivée au ciel. Enfin j’ajoutai le message de la Lune. Zeus sourit, défronça un peu les sourcils et déclara : « Que peut-on dire d’Otos et d’Éphialte, quand même un Ménippe a eu l’audace de monter au ciel ? Eh bien ! à présent nous t’invitons à dîner. Mais demain, reprit-il, nous traiterons des questions qui t’amènent, puis nous te renverrons. » Sur ce, il se leva et marcha vers l’endroit du ciel où l’acoustique est la meilleure : le moment était venu de siéger pour écouter les prières.

24. Chemin faisant, il me posa des questions sur les affaires terrestres, en premier lieu celles-ci : « À quel prix achète-t-on le blé en Grèce ? L’hiver dernier vous a-t-il durement touchés ? Les légumes ont-ils besoin de pluies plus abondantes ? » Ensuite il demanda s’il subsistait un descendant de Phidias ; pour quelle raison les Athéniens délaissaient les Diasies depuis tant d’années ; s’ils songeaient à achever en son honneur l’Olympieion ; si l’on avait arrêté les pilleurs de temple de Dodone. Quand j’eus répondu à ces questions, il me demanda : « Dis-moi, Ménippe, quelle est l’opinion des hommes à mon sujet ? – Que voudrais-tu qu’elle soit, ô maître, sinon la plus conforme à la piété ? Ils pensent que tu es le roi de tous les dieux. – Tu te moques, dit-il. Je connais parfaitement leur goût de la nouveauté, même si tu n’en souffles mot. Il fut un temps jadis où ils me considéraient comme un prophète et un médecin et où j’étais en somme tout pour eux. “Emplis de Zeus jadis tous les chemins des hommes, Toutes leurs places.” À cette époque, Dodone et Pisa étaient illustres, admirées de tous, et je ne pouvais même pas ouvrir les yeux à cause de la fumée des sacrifices. Mais depuis qu’à Delphes Apollon a établi son oracle et Asclépios son hôpital à Pergame, depuis que s’est fondé en Thrace le sanctuaire de Bendis, en Égypte celui d’Anubis et à Éphèse celui d’Artémis, c’est là que tout le monde accourt et qu’on célèbre des panégyries, qu’on procède à des hécatombes, et qu’on offre des briques d’or. Moi, on me considère comme dépassé et bien assez honoré si tous les quatre ans on m’offre un sacrifice à Olympie. C’est pourquoi tu peux constater que mes autels sont plus froids que les lois de Platon et les syllogismes de Chrysippe. »

25. Tout en devisant ainsi, nous arrivâmes à l’endroit où Zeus devait siéger pour écouter les prières. Il y avait une rangée de lucarnes semblables à des orifices de puits, munies de couvercles. Auprès de chacune était placé un trône d’or. Zeus s’assit auprès de la première lucarne, il enleva le couvercle et accorda son attention à ceux qui priaient. On adressait de partout sur la terre des prières diverses et variées. Je m’étais penché moi aussi pour écouter les prières en même temps que lui. Elles donnaient à peu près ceci : « Ô Zeus, puissé-je devenir roi !

– Ô Zeus, fais pousser mes oignons et mes aulx !

– Ô dieux, faites que mon père meure bientôt ! »

On disait encore :

« Puissé-je hériter de ma femme !

– Puissent mes machinations contre mon frère ne pas être surprises !

– Puissé-je gagner mon procès !

– Puissé-je avoir la couronne aux concours Olympiques ! »

Chez les navigateurs, l’un priait pour avoir le vent du Nord, l’autre le vent du Sud. Le paysan demandait la pluie, le cardeur le soleil...

Zeus écoutait et examinait avec soin chaque prière, sans promettre de les exaucer toutes.

« Le Père exauça un voeu et refusa l’autre. »


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