Anthologie - L'amour impossible de Titus et Bérénice

Suétone, dans ses Vies, raconte en quelques mots l'histoire d'amour impossible entre Titus et Bérénice. 

7. Outre sa cruauté, on le soupçonna également d’inconduite, parce que, disait-on, il prolongeait ses orgies jusqu’au milieu de la nuit, avec ses amis les plus dépensiers ; et encore de dépravation, à cause de ses troupeaux de mignons et d’eunuques, et à cause de sa fameuse passion pour la reine Bérénice, à qui, racontait-on, il avait même promis le mariage ; on le soupçonna de rapacité, parce qu’il avait notoirement l’habitude, lorsque son père rendait la justice, de se livrer à des trafics et à de la corruption ; et en fin de compte on pensait et on disait ouvertement que c’était un autre Néron. Mais cette réputation prit un tour favorable et laissa place aux plus grands éloges, car on ne trouva en lui aucun vice et, à l’inverse, d’éminentes vertus. [2] Les banquets qu’il donna furent plus agréables que ruineux. Il choisit des amis sur lesquels même ses successeurs, les jugeant indispensables à eux-mêmes comme à l’État, se reposèrent, et aux services desquels ils recoururent tout particulièrement. Il renvoya aussitôt Bérénice de la capitale, malgré lui et malgré elle. Il renonça non seulement à choyer trop généreusement certains de ses favoris les plus chers, mais aussi à porter aucun regard sur eux en public ; ils étaient pourtant des danseurs si habiles qu’ils occupèrent plus tard le devant de la scène.

Suétone, Vies, Titus, 7

 

Voici comment Racine commente, dans la préface de sa pièce éponyme, ce passage de Suétone :

Titus, reginam Berenicen… cui etiam nuptias pollicitus ferebatur… statim ab urbe dimisit invitus invitam.

C’est-à-dire que « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Cette action est très-fameuse dans l’histoire ; et je l’ai trouvée très-propre pour le théâtre, par la violence des passions qu’elle y pouvait exciter. En effet, nous n’avons rien de plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d’Énée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d’un poème héroïque, où l’action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d’une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ? Il est vrai que je n’ai point poussé Bérénice jusqu’à se tuer, comme Didon, parce que Bérénice n’ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée, elle n’est pas obligée, comme elle, de renoncer à la vie. À cela près, le dernier adieu qu’elle dit à Titus, et l’effort qu’elle se fait pour s’en séparer, n’est pas le moins tragique de la pièce ; et j’ose dire qu’il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l’émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet ; mais ce qui m’en plut davantage, c’est que je le trouvai extrêmement simple.

Racine, Bérénice, Préface

 

Voici le passage sans doute le plus beau sur l’amour impossible que Racine fait dire à Bérénice :

Eh bien ! régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien : et, pour jamais, adieu…
Pour jamais ! Ah, seigneur ! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ;
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

Racine, Bérénice, acte IV, scène 5


Dernières chroniques

15 Septembre 2020
Amis des Classiques, voici un extrait du Phédon où Socrate, sur le point de mourir, s'exprime sur le beau risque de vivre : « Eh bien! (...)
14 Septembre 2020
Amis des Classiques, pour commencer harmonieusement la semaine, un peu de musique ! Voici, dans les trésors de Persée, un article d'Annie Bélis (...)