Anthologie - Les catastrophes

11 septembre oblige, retour sur le sens et l’explication des catastrophes, dans les mots de Platon.

 

L’ÉTRANGER. – On contait donc, et l’on contera encore, parmi tant d’autres histoires du temps jadis, celle de ce phénomène qui marqua la fameuse querelle d'Atrée et de Thyeste. Car tu as dû entendre et garder en mémoire ce qu’on rapporte à ce sujet.

SOCRATE LE JEUNE. – Tu veux parler, peut-être, du prodige de la brebis d’or.

L’ÉTRANGER. – Nullement, mais de celui qui intervertit le lever et le coucher du soleil et des autres astres. Car, l’endroit où ils se lèvent maintenant, ils s’y couchaient alors, et se relevaient à l’opposé, et c’est précisément à cette occasion, pour témoigner en faveur d’Atrée, que le dieu renversa leur cours et introduisit l'ordre actuel.

SOCRATE LE JEUNE. – On raconte cela aussi, en effet.

L’ÉTRANGER. Il y a encore l’histoire de Cronos, objet de tant de récits.

SOCRATE LE JEUNE. – De beaucoup, certes.

L’ETRANGER. -– Et celle-ci : que les gens de l’âge précédent naissaient de la terre au lieu de s’engendrer les uns les autres ?

SOCRATE LE JEUNE. –– Elle aussi fait partie de ces vieilles légendes.

L’ÉTRANGER. Eh bien, toutes ces merveilles résultent du même phénomène, avec des milliers d'autres encore plus étonnantes; mais, dans un si long cours du temps, les unes se sont évanouies, et les autres se sont parsemées en épisodes indépendants. Quant au phénomène qui les a toutes produites, personne n’en a parlé, et c’est maintenant l’heure de le faire connaître, car il nous sera utile pour établir la nature du roi.

SOCRATE LE JEUNE. C’est fort bien dit: parle sans rien omettre.

L’ÉTRANGER. – Écoute. Cet univers où nous sommes, à de certains moments c'est Dieu lui-même qui guide sa marche et préside à sa révolution ; à d’autres moments, il le laisse aller, quand les périodes de temps qui lui sont assignées ont achevé leur cours, et l’univers recommence alors de lui-même, en sens inverse, sa route circulaire, en vertu de la vie qui l’anime et de l’intelligence dont le gratifia, dès l’origine, celui qui l'a composé. Or, cette disposition à la marche rétrograde lui est nécessairement innée, pour la raison que voici.

SOCRATE LE JEUNE. – Quelle est cette raison?

L’ÉTRANGER. – Conserver toujours le même état, les mêmes manières d’être, et rester éternellement identique, cela ne convient qu’à ce qu’il y a de plus éminemment divin, et la nature corporelle n’est point de cet ordre. Or, l'être que nous appelons Ciel et Monde, tout comblé qu’il ait été de dons bienheureux par celui qui l’engendra, ne laisse point de participer au corps. Il ne saurait donc être entièrement exempt de changement, mais, en revanche, dans la mesure de ses forces, il se meut sur place, du mouvement le plus identique et le plus un qu’il puisse avoir: aussi a-il reçu en partage le mouvement de rétrogradation circulaire, qui, entre tous, l’éloigne le moins de son mouvement primitif. Mais, être toujours l’auteur de sa propre rotation, cela n’est guère possible non plus qu’à celui qui entraîne tout ce qui se meut, et, celui-là, mouvoir tantôt dans un sens et tantôt dans un autre ne lui est point permis. Pour toutes ces raisons, il ne faut dire ni que le monde est l'auteur continu de sa propre rotation, ni qu’elle est, tout entière et sans interruption, conduite par un Dieu dans ces révolutions alternantes et contraires, ni, non plus, qu’elle est due à je ne sais quel couple de dieux dont les volontés s’opposeraient. Mais, comme je le disais tout à l’heure, l’unique solution qui reste, c’est que tantôt il soit conduit par une action étrangère et divine et, reprenant une vie nouvelle, reçoive aussi de son auteur une immortalité restaurée, et que, tantôt, laissé à lui-même, il se meuve de son propre mouvement et, à raison même du moment où l’impulsion d’autrui l'abandonne, parcoure un circuit rétrograde pendant des milliers et des milliers de périodes, parce que sa masse énorme tourne en parfait équilibre sur un pivot extrêmement petit.

SOCRATE LE JEUNE. -–- Il y a certainement un grand air de vraisemblance en tout ce que tu viens d’exposer.

L’ÉTRANGER. –Raisonnons donc et, nous aidant de ce que nous venons de dire, voyons quel est ce phénomène qui, d’après nous, fut cause de tant de prodiges. Car, au fait, c'est en cela même qu’il consiste.

SOCRATE LE JEUNE. – En quoi donc?

L’ÉTRANGER. –– En cette alternance de l'univers, qui tourne tantôt dans le sens de son mouvement actuel, tantôt dans le sens opposé.

SOCRATE LE JEUNE. – Comment cela?

L’ÉTRANGER. -– Ce changement de sens est, de tous les bouleversements auxquels est sujet l’univers, celui qu’il faut regarder comme le plus grand et le plus complet.

SOCRATE LE JEUNE. – C’est au moins vraisemblable.

L’ÉTRANGER.– C’est donc à ce moment aussi, devons-nous croire, que se produisent les changements les plus considérables pour nous, qui vivons dans son intérieur.

 Politique, 268 e-270c

 


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