Anthologie Lucien - La culture comme vous ne l'avez jamais vue

Ah les filles, les filles, elles me rendent marteau! aurait pu fredonner Lucien ! C'est pourtant à l'une d'elle qu'il doit d'être devenu écrivain. Quel mystère! Quelle affaire?!?  Réponse dans cet extrait tiré du Songe ou La vie de Lucien

6. Se saisissant de mes deux mains, deux femmes me tiraient chacune à elle, avec beaucoup de force et de violence : elles faillirent m’écarteler en se disputant. Tantôt l’une avait le dessus et me possédait presque tout entier, tantôt je me retrouvais au pouvoir de l’autre. Elles s’invectivaient mutuellement. La première criait : « Il est à moi et tu veux me le prendre », la seconde : « C’est en vain que tu veux t’arroger le bien d’autrui. » L’une était une ouvrière, à l’air hommasse, aux cheveux sales, aux mains calleuses, aux habits retroussés dans sa ceinture, et couverte de poussière comme mon oncle quand il grattait les pierres ; l’autre avait un très beau visage, une tenue pleine de dignité, des vêtements drapés avec élégance. Pour finir, elles me laissèrent décider avec laquelle des deux je voulais vivre. Celle qui était rude et masculine parla en premier.

7. « Cher enfant, je suis la Sculpture, que tu as commencé à apprendre hier : je suis de ta famille et une parente de ta maison, puisque ton grand-père (elle cita le nom de mon grand-père maternel) était tailleur de pierres, et que tes deux oncles ont, grâce à moi, une très bonne réputation. Si tu veux te tenir à l’écart des sornettes et des balivernes de celle-ci (elle montrait l’autre femme), pour me suivre et vivre avec moi, je te donnerai d’abord une éducation énergique : tu auras les épaules vigoureuses, tu n’attireras jamais la jalousie de quiconque, tu n’abandonneras jamais ta patrie et tes proches pour partir en terre étrangère, car ce ne sera pas pour des discours que tous te loueront.

8. « Ne sois pas rebuté par la simplicité de ma tenue ni par la saleté de mes habits. C’est en commençant ainsi que Phidias représenta Zeus, que Polyclète fit Héra, que Myron fut loué et Praxitèle admiré. Les gens se prosternent aussi devant ces artistes, quand ils le font devant les dieux. Si tu deviens l’un d’eux, comment ne pas penser que tu seras célèbre toi aussi aux yeux de tous les hommes, que tu feras de ton père un homme envié, que tu rendras ta patrie illustre ? » Tels étaient les propos, et bien d’autres encore, que me tint la Sculpture. Elle bredouillait et multipliait les barbarismes, qu’elle débitait à toute vitesse, tandis qu’elle s’efforçait de me persuader. Mais je ne m’en souviens plus ; à présent, la plus grande partie s’est échappée de ma mémoire. Quand elle se tut, la seconde femme commença à peu près en ces termes :

9. « Mon enfant, je suis la Culture ; je te suis déjà familière et connue, même si l’expérience que tu as de moi n’est pas encore complète. Cette femme vient de t’énumérer les avantages que tu te procureras, une fois devenu tailleur de pierre, mais tu ne seras qu’un ouvrier, peinant avec ton corps et bornant à cette activité tout l’espoir de ta vie, obscur toi-même, touchant un salaire modique et vil, l’esprit bas, n’attirant pas l’attention du public, n’étant ni recherché par tes amis, ni redouté par tes adversaires, ni envié par tes concitoyens, — un ouvrier, rien d’autre, un simple individu dans la foule, tremblant toujours d’effroi devant ton supérieur, flattant celui qui sait parler, menant la vie craintive d’un lièvre, proie rêvée pour plus fort que toi. Même si tu devenais un Phidias ou un Polyclète et si tu créais beaucoup d’oeuvres admirables, tous sans doute loueraient ton art, mais aucun des spectateurs, s’il avait du bon sens, ne souhaiterait devenir semblable à toi, car, quelles que soient tes qualités, tu seras considéré comme un artisan, un travailleur manuel, un homme qui tire sa subsistance du labeur de ses mains.

10. « En revanche, si tu me fais confiance, je te montrerai d’abord beaucoup d’oeuvres des hommes de l’antiquité, je te rapporterai leurs actes et leurs paroles admirables, et je te donnerai l’expérience de tout, si j’ose dire. Je parerai ton âme, l’élément le plus important en toi, de nombreuses qualités, la tempérance, la justice, la piété, la douceur, la mesure, l’intelligence, la fermeté, l’amour du beau, le désir des biens les plus nobles, car en cela consiste véritablement la parure sans mélange de l’âme. Tu n’ignoreras rien de ce qui a été, rien de ce qui doit se passer maintenant, et tu pourras même prévoir avec moi l’avenir : en un mot, je t’enseignerai bientôt tout ce qui existe, les choses divines et humaines.

11. « Et toi qui es maintenant pauvre, fils d’un inconnu, qui avais envisagé un métier aussi vil, tu seras d’ici peu pour tous un objet d’émulation et de jalousie, honoré et loué, en haute estime auprès des hommes les plus éminents, attirant les regards de ceux qui se distinguent par leur naissance ou leur fortune, vêtu d’habits tels que ceux-ci (elle me montra les siens : elle en portait de très brillants), jugé digne de magistratures et du premier rang. Si tu voyages, tu ne seras pas inconnu et obscur, même en terre étrangère. Les signes de reconnaissance dont je t’entourerai seront tels que chacun de ceux qui les verront dira, en poussant son voisin et en te montrant du doigt : “C’est lui.”

12. « Si quelque événement important arrive à tes amis ou à toute la cité, tous les regards se tourneront vers toi ; si tu viens à prendre la parole, la foule t’écoutera bouche bée, pleine d’admiration, te félicitant, toi, de ta puissance oratoire, et ton père pour la chance qu’il a. On dit de certains êtres qu’ils ont quitté la condition humaine pour devenir immortels : eh bien, je t’accorderai ce don. Même quand tu auras quitté la vie, tu ne cesseras jamais de vivre en compagnie des gens cultivés et de fréquenter les hommes les meilleurs. Tu vois Démosthène, de qui il était le fils, et quel grand homme j’en ai fait. Tu vois Eschine : il était le fils d’une joueuse de tambourin, et pourtant, grâce à moi, Philippe le courtisait. Et Socrate lui-même, qui avait été élevé sous la domination de cette femme, Sculpture, déserta son camp pour se réfugier auprès de moi, dès qu’il comprit ce qui était le meilleur : or tu sais à quel point tous chantent ses louanges.

13. « Si tu te détournes de ces hommes si grands et si remarquables, des actions éclatantes, des nobles discours, d’une tenue pleine de décence, de l’honneur, de la renommée, des louanges, de la préséance, du pouvoir, des charges officielles, de la gloire oratoire, des félicitations dues à ton intelligence, tu revêtiras une petite tunique malpropre, tu prendras l’apparence d’un esclave, tu tiendras dans tes deux mains des leviers, des gouges, des ciseaux et des burins, tu seras penché sur ton ouvrage, courbé vers le sol et bornant à celui-ci tes désirs, vil en tout ton caractère, la tête baissée, sans jamais une pensée virile ou digne d’unhomme libre. Tu veilleras à ce que tes ouvrages soient bien équilibrés et bien agencés, mais de te rendre toi-même bien équilibré et harmonieux, tu n’auras nul souci. Bien au contraire, tu donneras moins de valeur à ta personne qu’à tes pierres. » 

14. Elle parlait encore que, sans attendre la fin de son discours, je me levai et fis connaître ma décision. Abandonnant la première femme, l’ouvrière sans beauté, j’allai rejoindre Culture, plein de joie, surtout quand je repensai au bâton et aux nombreux coups qu’il m’avait assénés la veille, alors que je débutais. La femme abandonnée commença par se fâcher, par claquer des mains et grincer des dents. Pour finir, comme on le dit de Niobé, elle se figea et se transforma en pierre. Son sort fut étrange, mais ne soyez pas incrédules : les songes réalisent des prodiges.

15. Quant à l’autre femme, tournant les yeux vers moi, elle me déclara : « Je vais te récompenser d’avoir voté ainsi, car tu t’es montré bon juge. Viens donc maintenant, monte sur ce char (elle montrait un char attelé de chevaux ailés qui ressemblaient à Pégase), pour apprendre la beauté et la grandeur de tout ce que tu aurais ignoré si tu ne m’avais pas suivie. » Dès que je fus monté, tandis qu’elle poussait les chevaux et tenait les rênes, je fus élevé dans les hauteurs et pus contempler, de l’orient jusqu’à l’occident, des cités, des nations et des peuples, tandis que je répandais, comme Triptolème, des semences sur la terre. Je ne me souviens plus en quoi consistait ce que je semais : je sais seulement que tous les hommes me regardaient d’en bas, me louaient, et m’accompagnaient de paroles de bon augure au fur et à mesure que je les survolais.

16. Quand elle m’eut montré tout cela, et qu’elle m’eut montré à ces gens qui me louaient, elle me ramena à mon point de départ. Je ne portais plus les vêtements que j’avais quand je m’étais envolé, mais dans mon rêve, j’étais revenu avec une robe bordée de pourpre. La femme vint alors trouver mon père, qui se tenait là à m’attendre, elle lui montra ces beaux vêtements et l’allure que j’avais à mon retour, et lui rappela ce qu’ils avaient failli décider à mon sujet. Voilà ce que je me souviens avoir vu en songe, alors que j’étais encore un enfant, à cause, j’imagine, de l’émotion que m’avait causée la peur des coups.

17. Mais tandis que je parlais, l’un de vous a dit : « Par Héraclès, comme il est long, ce songe : il sent le plaidoyer. » Un autre a répliqué : « C’est un songe d’hiver, à la saison où les nuits sont les plus longues. Peut-être d’ailleurs qu’il a duré trois nuits, comme pour Héraclès. Qu’est-ce qui a pris à cet homme de nous raconter ces sornettes, de nous rappeler cette nuit d’enfant et des songes anciens, qui ont maintenant vieilli. Ce discours est refroidi et rance. Nous prendrait-il par hasard pour des interprètes de songes ? » Non, mon ami, pas plus que Xénophon, quand il raconta jadis le rêve qu’il avait fait, lorsqu’il avait cru voir la foudre tomber sur la maison de son père et la consumer — vous connaissez la suite. Il ne racontait pas son rêve pour qu’on l’interprète, ni pour dire des sornettes (d’autant plus que cela se passait pendant une guerre, que la situation était désespérée, qu’il était encerclé par les ennemis), mais parce que ce récit avait une certaine utilité.

18. Si je vous ai à mon tour raconté mon rêve, c’est dans le but suivant : je veux que les jeunes gens se tournent vers ce qu’il y a de meilleur et se donnent une culture, surtout s’il en est un à qui la pauvreté pourrait être de mauvais conseil, l’inclinant à faire un moins bon choix, en gâchant un naturel qui n’est pas sans noblesse. Un tel jeune homme sera fortifié à son tour, je le sais, en entendant cette histoire : il me considérera comme un exemple qui le concerne. Il réfléchira à ce que j’étais quand je me suis élancé vers les réalités les plus belles et que j’ai désiré la culture, sans me laisser décourager le moins du monde par la pauvreté qui était alors la mienne, et à ce que je suis, maintenant que me voici de retour devant vous, n’ayant pas moins de gloire — pour ne rien dire d’autre ! — qu’aucun des tailleurs de pierre.


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