Anthologie - Lucrèce et les éléments qui se déchaînent

Voici un extrait de L'Antiquité en détresse de Jean-Louis Poirier.

Surtout, le fait d’avoir décrit, en toutes ses étapes, un processus de part en part naturel permet à Lucrèce de pourfendre la superstition qui l’attribue à Jupiter : la foudre a bel et bien une origine, et une cause, naturelle et visible, les nuages, et elle a des effets, non moins visibles, qui ne traduisent aucune intention divine, puisque la foudre tombe n’importe où. La vraie science fait de la nature une réalité naturelle, et le poète renvoie les dieux à la mythologie, c’est-à-dire à la poésie.

LE GRAND JUPITER EST INNOCENT

La foudre prend naissance, à n’en pas douter, dans d’épais nuages amoncelés sur une grande hauteur ; jamais en effet elle ne jaillit d’un ciel serein, ni de nuages minces et légers. L’expérience même nous en fournit une preuve manifeste ; puisque alors les nuages s’épaississent dans toute l’étendue de l’atmosphère : on dirait que les ténèbres ont en masse quitté l’Achéron pour emplir l’immense voûte céleste : tant une affreuse nuit tombe des nuages, tant nous menace du haut du ciel la face de la sombre épouvante au moment où la tempête rassemble ses forces pour machiner la foudre.
Il arrive fréquemment encore qu’un noir nuage se répande sur la mer, et tel un fleuve de poix qui tomberait du ciel, se jette sur les eaux, tout gonflé de vastes ténèbres ; pourquoi Jupiter lui-même le permet-il, au lieu de réserver la foudre pour ses ennemis ? Enfin pourquoi n’est-ce jamais dans un ciel entièrement pur qu’il la lance sur la terre et répand les grondements de son tonnerre ? Attend-il que les nuages passent sous ses pieds pour y descendre en personne, et régler de plus près la direction de ses traits l Pourquoi encore les lance-t-il dans la mer ? Que reproche-t-il à ses ondes, à sa masse liquide, à ses plaines flottantes ?
D’autre part, s’il veut que nous nous gardions de la foudre, pourquoi se refuse-t-il à nous la laisser voir partir ? Si c’est à l’improviste qu’il veut nous accabler de ses feux, pourquoi tonne-t-il du côté où il les lance, afin que nous puissions les éviter ? pourquoi ces ténèbres, ces grondements, ces bruits sourds qu’il
soulève au préalable ? Et comment pourrait-on croire qu’il la lance de plusieurs côtés à la fois ? Car oserait-on soutenir que jamais il n’est arrivé que plusieurs coups de foudre aient éclaté en même temps ? Mais c’est maintes fois que le fait s’est produit et se produit encore, suivant une loi inévitable ; et de même qu’il pleut, que l’averse tombe dans plusieurs endroits à la fois, de même les éclairs se produisent nombreux en un même moment.
Enfin pourquoi renverse-t-il les temples sacrés des dieux et ses superbes demeures d’un trait acharné à leur perte ? Pourquoi brise-t-il les magnifiques statues des dieux, et par d’horribles blessures détruit-il la beauté de ses propres images ? Pourquoi sont-ce les hauts lieux qu’il vise le plus souvent ; pourquoi est-ce au sommet des monts que nous apercevons les plus nombreuses traces de ses feux ?

Lucrèce, De la nature, Chant VI, 205-422
 

 

 

 

 

 


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