Anthologie - Métamorphose d’Ampélos et naissance de la vigne

Voici l'origine de la vigne selon la mythologie grecque. Retrouvez ce texte et bien d'autres dans la Bibliothèque mythologique idéale de Laure de Chantal et Jean-Louis Poirier. 

Tandis que gémit d’amour Dionysos qui ignore les larmes, les Destinées dénouent leurs fils redoutables pour en infléchir la trame et, pour consoler de sa peine le plaintif Dionysos, l’Inflexible (Atropos) aux décrets irrévocables clame cette divine prophétie : « Crois-moi : il vit, Dionysos, ton jeune ami ; il ne franchira pas l’onde amère de l’Achéron. Tes pleurs ont trouvé la voie pour défaire les fils inflexibles de l’immuable Destinée. Ampélos n’est pas mort à jamais, bien qu’il ait connu la mort, car c’est en une aimable boisson, en un doux nectar, que je changerai ton jouvenceau. Accompagnée en cadence par le vif battement des mains, la flûte aux voix jumelles le célébrera en jouant une chanson de table sur le rythme phrygien ou sur le mode dorien. C’est lui encore qu’un musicien mélodieux chantera sur l’estrade, qu’il fasse entendre un air isménien sur le chalumeau d’Aonie ou qu’il soit un habitant de Marathon. En entonnant l’évohé, les Muses associeront l’aimable Ampélos [« vigne » en grec] à Lyaios ampélien [c’est-à-dire « de la vigne »]. Tu renonceras au diadème de serpents qui ondule dans tes boucles pour tresser une couronne de pampres autour de ta chevelure et tu rendras ainsi Phoibos jaloux, car lui ne tient à la main que des marques de deuil, les végétales plaintes de sa dolente hyacinthe, alors que toi, tu possèdes la boisson qui réconforte la race des mortels, image terrestre du céleste nectar. Ton jouvenceau éclipsera la gloire que l’enfant d’Amyclées doit à sa fleur. Si sa ville brandit le belliqueux airain, la patrie de ton ami regorge, en une lumineuse et liquide profusion, de la rougeoyante rosée de son fleuve : elle est tout entière parée d’or au lieu de se complaire dans le fer. Si l’une tire orgueil du cours grondant de son fleuve, bien mieux que Eurotas vaut l’onde du Pactole.

Ampélos, tu as apporté le deuil à Dionysos qui ignore le deuil ; mais c’est pour que la liqueur douce comme miel de ton vin apporte en croissant la joie aux quatre quartiers de l’univers entier, libation pour les Bienheureux, source d’allégresse pour Dionysos. Si le Seigneur Bacchos a pleuré, c’est pour délivrer l’humanité des pleurs. »

Sur ces mots, la déesse s’en va en compagnie de ses sœurs. Et, tandis que Bacchos gémit, voici qu’une grande merveille se produit sous ses yeux. Le cadavre bien-aimé se relève d’un seul coup, ondulant comme un serpent, et Ampélos change spontanément d’aspect pour devenir la plus délicieuse des plantes. À mesure que le mort se métamorphose, son ventre s’allonge démesurément pour donner un cep, les extrémités de ses mains bourgeonnent en sarments, ses pieds prennent racine, les grappes de ses boucles deviennent grappes ; même sa peau de faon se transforme en une chatoyante floraison de fruits en train de grossir ; son long col ombreux se mue en pampres de vigne, à l’image de son coude, un rameau coudé tend ses raisins gonflés ; sur sa tête métamorphosée, des volutes végétales imitent la courbure de ses cornes. II y avait là des rangées d’arbres sans nombre : un enclos de vignes se forme naturellement : déroulant ses verts rejets, il fait une guirlande aux arbres d’alentour avec ses couleurs de vin.

Et voici qu’une nouvelle merveille se produit. Un garçon jouait alors à enrouler en spirale son pied autour d’un arbre à la haute frondaison : c’était Lierre (Kissos) au vol léger. Il prend forme végétale et donne son nom à une pousse sinueuse ; à l’enclos de vigne qui vient de naître, il fait une guirlande avec ses liens torses. Et, ombrageant ses tempes avec ces pampres chéris, grisant ses boucles au parfum de l’ivresse, Dionysos exulte. À peine le garçon est-il devenu plante qu’il cueille le fruit de la vendange déjà mûre. Et le dieu, qui sait sans apprendre, n’a besoin ni du pied ni du pressoir : il serre dans sa main le raisin qui charge sa paume ; de ses doigts entrecroisés, pressant le fruit de l’ivresse, révèle le suc généreux qui coule pour la première fois de la vendange
purpurine et invente la plus douce des boissons. Et Dionysos, le dispensateur du vin, a ses doigts blancs rougis par le liquide qui mouille ses mains. En guise de coupe, il tient une corne recourbée de bœuf. Du bout des lèvres, Bacchos goûte alors à cette liqueur si douce à boire, il goûte aussi au fruit ; et, le cœur charmé par l’un et par l’autre, il clame ces mots d’une bouche enorgueillie : « C’est l’ambroisie et le nectar de Zeus mon père que tu enfantes, Ampélos. Apollon possède deux plantes qui lui sont chères ; mais il ne mange pas le fruit du laurier ni ne se désaltère à sa hyacinthe. L’épi n’engendre aucune douce boisson. Pardonne-moi, Déô : moi, j’offre aux mortels une nourriture et pas seulement un breuvage. Ampélos, j’aime jusqu’à ta mort. »

Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques, XII, 138 et suiv.


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