Anthologie - Prenons-en de la graine

Extraits du Panthéon en poche, le premier Signet, par Laure de Chantal, Les Belles Lettres, 2008.

 

Déméter / Cérès

Fille de Cronos et de Rhéa, Déméter est la divinité des récoltes. Bienfaisante, elle passe pour avoir donné le blé aux hommes. Elle est célèbre pour une sombre histoire : Perséphone, sa fille, est enlevée par Hadès. Les errances et le deuil de la déesse sont à l’origine du cycle des saisons. L’Hymne à Déméter relate en détail la triste aventure de Déméter, dont voici quelques extraits.

 

Homère, Hymne à Déméter, 38-93 :

Perséphone vient d’être enlevée par Hadès. Avec la lumière du jour disparaît pour la jeune fille tout espoir de revoir sa mère. Du fond des Enfers la jeune déesse gémit.

Tristesse de Déméter

Les cimes des monts et le gouffre des mers retentirent aux cris de l’Immortelle[1] et sa noble mère l’entendit. Déchirante, la douleur s’empara de son cœur ; de ses mains elle arracha ses deux bandeaux sur sa chevelure divine, jeta sur ses épaules un voile sombre et s’élança, comme un oiseau, par les terres et les mers, à sa recherche. Or, personne, homme mortel ni Dieu, ne voulait lui dire la vérité et nul oiseau véridique ne vint lui apporter de message. Dès lors, pendant neuf jours, la noble Déô ne cessa de parcourir la terre, ayant en mains des torches ardentes : dans sa douleur, elle ne goûta point à l’ambroisie ni au doux breuvage du nectar, et ne plongea pas son corps dans un bain. Mais lorsque pour la dixième fois elle vit venir l’Aurore brillante, elle rencontra Hécate, qui tenait un flambeau à la main ; alors, pour lui donner des nouvelles, celle-ci prit la parole et lui dit :

« Noble Déméter, toi qui donnes les saisons et leurs présents splendides, lequel des Dieu, célestes ou des hommes mortels a ravi Perséphone et fait souffrir ton cœur ? J’ai bien entendu un cri, mais sans voir de mes yeux qui c’était ; je te dis en un mot, franchement, tout ce que je sais. »

Ainsi parlait Hécate ; la fille de Rhéa aux beaux cheveux ne répondit mot, mais s’élança bien vite avec elle, en tenant en mains des torches ardentes. Elles allèrent trouver le Soleil, qui observe les hommes et les Dieux, se placèrent devant ses chevaux, et la divine Déesse lui demanda :

« Soleil, traite avec honneur, toi du moins, la Déesse que je suis, si jamais j’ai réjoui ton cœur et ton âme par mes paroles ou mes actions ! L’enfant de mes entrailles, cette douce fleur dans toute la gloire de sa beauté... ah ! je viens d’entendre sa voix déchirante traverser l’éther inlassable, comme si on lui eût fait violence ; mais je n’ai rien vu de mes yeux. Or toi qui, du haut de l’éther divin, plonges les regards de tes rayons sur la terre entière et l’étendue des mers, dis-moi franchement si tu as vu en quelque lieu celui qui, Dieu ou homme mortel, s’est enfui en m’arrachant, malgré elle et par la violence, mon enfant. »

Elle parlait ainsi ; et le fils d’Hypérion lui répondit en ces termes :

« Fille de Rhéa aux beaux cheveux, Déméter souveraine, tu vas le savoir : je m’incline avec beaucoup de pitié devant l’affliction que tu éprouves pour ton enfant aux longues chevilles. Parmi les Immortels, il n’est d’autre responsable que Zeus, l’Assembleur des Nuées : c’est lui qui l’a accordée à Hadès, son propre frère, pour qu’elle fût appelée son épouse florissante. Hadès l’a enlevée, malgré tous ses cris, et entraînée avec ses chevaux au fond des brumes obscures. Allons, Déesse ! Mets un terme à tes grandes lamentations ! Il ne faut pas garder ainsi une vaine et farouche colère : ce n’est pas un gendre indigne de toi, parmi les Immortels, que le Maître de tant d’êtres, Aïdôneus, ton propre frère et issu de ton sang. En fait de privilèges, il a reçu son lot lorsque, à l’origine, se fit le partage à trois : il habite avec ceux dont le sort l’a fait roi. »

Après ces paroles, il excita ses chevaux ; et eux, à sa voix, emportaient vivement le char rapide, comme des oiseaux aux longues ailes. Alors un chagrin plus cruel, plus sauvage, s’empara du cœur de la Déesse : irritée contre le Cronide[2] des nuées sombres, elle s’écarta de l’assemblée des Dieux et du vaste Olympe, pour aller vers les cités des hommes et leurs grasses cultures.

 

 

Homère, Hymne à Déméter, 94-168 :

La déesse quitte le séjour des Immortels. Elle erre sur terre, déguisée en vieille femme. Ses pas la portent à Éleusis.

Déméter Incognito

 

Pendant longtemps elle sut dérober sa beauté : personne ne la reconnaissait, parmi les femmes à la large ceinture ou les hommes qui la virent, jusqu’au moment où elle parvint à la demeure du prudent Célée, qui régnait alors sur l’odorante Éleusis. Le cœur triste, elle s’assit près du chemin, au Puits des Vierges, où les gens de la ville venaient puiser de l’eau. Elle était dans l’ombre – une touffe d’oliviers croissait au-dessus d’elle – et ressemblait à une vieille femme que son grand âge prive du pouvoir d’enfanter et des dons d’Aphrodite qui aime les couronnes : telles sont les nourrices des enfants des rois justiciers, ou leurs intendantes, au foud des demeures sonores.

Les filles de Célée l’Éleusinide la virent, en venant puiser sans peine de l’eau pour la porter dans des vases de bronze en la demeure de leur père : elles étaient quatre, comme des Déesses, et dans la fleur de leur jeunesse – Callidice, Clisidice, et la charmante Démô, et aussi Callithoé, qui était à toutes leur aînée. Elles la virent, mais sans la reconnaître : – les Dieux répugnent à se laisser voir par des mortels. Elles s’approchèrent et lui dirent ces paroles ailées :

« D’où viens-tu ? Qui es-tu, vieille femme, parmi les gens nés autrefois ? Pourquoi t’être écartée de la ville, au lieu de t’approcher des maisons ? C’est là, dans des salles pleines d’ombre, que se trouvent des femmes de l’âge qu’on te voit, et d’autres aussi, plus jeunes, qui peuvent te montrer leur amitié par des paroles et par des actes. »

Elles parlaient ainsi ; et la Déesse, noble entre toutes, leur répondit :

« Salut, chères enfants, qui que vous soyez dans le sexe des femmes ! Je vais vous parler ; il ne disconvient pas de dire la vérité pour répondre à vos questions. Dôs est mon nom, celui que m’a donné ma noble mère. J’arrive à l’instant de Crète, sur le large dos de la mer, et bien malgré moi : par force et violence, en dépit de ma volonté, des pirates m’ont enlevée. Ensuite ils sont venus avec leur vaisseau rapide mouiller à Thoricos, où des femmes du continent sont montées à bord, en grand nombre. Ils avaient aussi préparé un festin, près des amarres du navire ; mais mon cœur ne désirait pas de nourriture douce comme miel. À la dérobée, je pris mon élan et m’enfonçai dans le sombre continent, pour fuir ces maîtres superbes et les frustrer du prix auquel ils me vendraient sans m’avoir achetée. Voilà comment je suis venue jusqu’ici, dans ma course errante : je ne sais point le nom de cette terre, ni celui de ses habitants. Ah ! puissent tous les Dieux qui demeurent sur l’Olympe vous donner de jeunes maris, et le bonheur d’avoir des enfants selon le désir de leurs parents ! Mais alors, mes filles, prenez-moi en pitié, de bon cœur. Chères enfants, chez qui, dans quel ménage faut-il que j’aille, pour y faire de bon cœur la besogne d’une femme qui n’est plus jeune ? Volontiers je tiendrais dans mes bras un enfant nouveau-né, et serais pour lui une bonne nourrice ; j’aurais l’œil sur la maison, dresserais au fond des appartements bien bâtis la couche du maître, et dresserais les femmes à leurs travaux. »

Ainsi parlait la Déesse ; et Callidice, vierge ignorante du joug, la plus belle des filles de Célée, lui répondit :

« Bonne mère, nous devons, malgré notre chagrin, endurer ce que les dieux nous donnent, : car ils sont bien plus forts que nous, pauvres hommes ! Mais voici : il faut que je te désigne précisément et te nomme les citoyens qui possèdent ici les honneurs et la puissance et qui, à la tête de notre peuple, défendent les murs de la ville avec la droiture de leurs desseins et de leurs arrêts. Le sage Triptolème, Dioclès, Polyxène, l’irréprochable Eumolpe et notre vaillant père, ils ont tous une femme pour prendre soin de leur maison : dès le premier coup d’œil, nulle d’entre elles ne saurait méconnaître ton bel air de noblesse, ni t’écarter de sa maison ; on t’accueillera au contraire, parce que tu ressembles à une divinité. Si tu veux, attends un instant que nous allions chez notre père pour informer complètement de tout cela notre mère, Métanire à la large ceinture : on verra si elle te prie de venir chez nous, et de ne pas aller chercher ailleurs. C’est un garçon choyé qu’on lui élève dans le palais solidement bâti, un enfant tardif, objet de ses vœux et de son amour. Si tu l’élevais entièrement jusqu’à l’âge d’homme, il s’en trouverait facilement, dans le sexe des femmes pour t’envier en voyant : tant ils seraient considérables, les gages qu’elle te donnerait pour l’élever ! »

 


[1]. Perséphone.

[2] . Zeus, fils de Cronos.


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