C’est arrivé un 1er juin — Les Fastes d’Ovide

Ovide, Les Fastes, traduit et annoté par Henri Le Bonniec, La roue à livres, Paris 2012, p. 176-179.

 

(101-182) Le premier jour, Carna, t’appartient. C’est la déesse des gonds : elle a le pouvoir d’ouvrir ce qui est clos, de clore ce qui est ouvert. Comment a-t-elle acquis cette puissance ? Avec le temps, la tradition s’est obscurcie, mais mes vers vous instruiront. Au bord du Tibre se trouve l’antique bois sacré d’Hélernus : aujourd’hui encore les pontifes vont y offrir des sacrifices. Celui-ci eut pour fille une Nymphe — les anciens l’appelaient Crané —, que souvent, mais vainement, recherchaient de nombreux prétendants. Elle parcourait la campagne, harcelait de ses javelots les bêtes sauvages, et tendait au creux de la vallée ses filets noueux ; elle n’avait pas de carquois, on la prenait pourtant pour la sœur de Phébus, et tu n’avais pas lieu, Phébus, de rougir d’elle. Un jeune homme lui disait-il des mots d’amour ? elle lui faisait aussitôt cette réponse: « Il y a trop de jour ici et le jour me fait honte ; si tu me conduis dans une grotte plus discrète, je te suis ». Le naïf marche devant, elle trouve des buissons, s’arrête, se cache et reste introuvable. Janus l’avait vue, à cette vue il était tombé amoureux et avait usé de douces paroles pour fléchir la cruelle. La Nymphe l’invite, comme d’habitude, à chercher une grotte à l’écart ; feignant de l’accompagner, elle le suit, puis abandonne son guide. Pauvre sotte ! Janus voit ce qui se passe derrière son dos ; tu perds ta peine : il voit derrière lui ta cachette. Tu perds ta peine, te dis-je, car sous le rocher où tu te caches il te saisit, t’étreint, puis, quand ses vœux sont comblés, il te dit ; « Pour prix de notre union, reçois les pleins pouvoirs sur les gonds ; sois ainsi payée de ta virginité perdue ». À ces mots, il lui donna une branche d’aubépine, pour lui permettre d’éloigner des portes les dommages fâcheux. Il existe des oiseaux voraces — je ne parle pas de ceux qui frustraient le gosier de Phinée des mets de sa table, mais de leurs descendants — ; ils ont une grosse tête, des yeux saillants, un bec fait pour la rapine, des ailes grisâtres, des serres crochues. Ils volent la nuit et attaquent les enfants qui n’ont pas de nourrice ; ils souillent leurs corps, qu’ils ont ravis dans leurs berceaux ; on dit qu’ils déchirent de leur bec la chair des nourrissons et regorgent du sang qu’ils ont bu. On les appelle striges, et ce nom vient de ce qu’ils poussent des cris stridents dans l’horreur de la nuit. Qu’il s’agisse de vrais oiseaux, ou qu’une incantation les ait métamorphosés et qu’un charme marse ait changé de vieilles femmes en oiseaux, toujours est-il qu’ils pénétrèrent dans la chambre de Proca ; Proca, nouveau-né de cinq jours, était pour les oiseaux une proie toute fraîche ; leurs langues avides sucent le sang de la poitrine du petit ; le malheureux enfant vagit et appelle ainsi à l’aide. Terrifiée par les cris de son nourrisson, la nourrice accourt et lui trouve les joues entaillées par les serres acérées. Que faire ? Son visage avait la couleur de ces feuillages tardifs que l’arrivée de l’hiver a flétris. Elle va trouver Crané et lui apprend ce qui s’est passé. « N’aie plus peur, dit la Nymphe, ton nourrisson sera sauvé ». Elle vint près du berceau ; la mère et le père pleuraient. « Ne pleurez plus, je vais le guérir », dit-elle. Aussitôt elle touche trois fois l’un après l’autre les jambages de la porte avec un rameau d’arbousier, trois fois elle fait une marque sur le seuil avec un rameau d’arbousier, elle arrose l’entrée avec de  l’eau — cette eau avait une vertu médicinale — ; elle tient en mains les entrailles crues d’une truie de deux mois, et elle parle ainsi : « Oiseaux de la nuit, épargnez les entrailles de l’enfant : à la place d’un petit, une petite victime est sacrifiée. Prenez, je vous prie, cœur pour cœur, entrailles pour entrailles : nous vous offrons cette vie en échange d’une autre plus précieuse ». Après avoir fait cette offrande, elle dépose à l’air libre les entrailles coupées en morceaux et défend aux assistants de se retourner, puis elle place le rameau d’aubépine, présent de Janus, sous la petite fenêtre qui éclairait la chambre. Après quoi, les oiseaux dit-on, respectèrent le berceau et l’enfant recouvra ses belles couleurs.

Pourquoi, me demandez-vous, mange-t-on, le jour de ces calendes, du lard gras, ainsi qu’une bouillie de fèves et de farine chaude ? C’est que Carna est une déesse d’autrefois : elle se nourrit des mets auxquels elle était habituée et ne recherche pas le luxe des plats exotiques. En ce temps là, les poissons nageaient encore sans avoir rien à craindre et les huîtres étaient en sécurité dans leurs coquilles ; le Latium ne connaissait pas l’oiseau qui nous vient de l’opulente Ionie ni celui qui se délecte du sang des Pygmées ; le paon n’était encore apprécié que pour son plumage ; le monde n’avait pas encore envoyé prisonnières à Rome des bêtes sauvages. On faisait grand cas du porc, on tuait un porc les jours de fête ; la terre ne donnait que des fèves et de l’épeautre dur. Quiconque mangera ces deux aliments mélangés, le jour des sixièmes calendes, assurera, dit-on, la protection de ses organes vitaux.

 

 

(183-198) On rappelle aussi qu’au sommet du Capitole le temple de Junon Monéta a été fondé (en ce jour) à la suite de ton vœu, ô Camille : auparavant s’y trouvait la maison de Manlius, qui jadis protégea des armes gauloises Jupiter Capitolin. Quelle belle mort, grands dieux, il eût trouvé dans ce combat, en défendant ton trône, Jupiter souverain ! II a survécu pour périr condamné, quand on l’accusa d’avoir voulu se faire roi : voilà le titre de gloire que lui réservait une longue vieillesse !

 

Il y a le même jour une fête de Mars, dont le temple, contigu à la Via Tecta, est visible hors des murs, depuis la Porte Capène. Toi aussi, Tempête, tu as mérité un sanctuaire, nous l’avouons, le jour où notre flotte faillit sombrer dans les eaux de la Corse. Ces monuments élevés par les hommes sont sous nos yeux, mais, si vous vous intéressez aux astres, (sachez que) c’est le moment où se lève l’oiseau aux serres crochues du grand Jupiter.

 

 

 

 

 

 

 


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