Chroniques anachroniques - On a marché dessus

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Il y a 50 ans, le 20 juillet 1969, sous les yeux de la Terre entière, la NASA réalisait un vieux rêve de l’Humanité, poser le pied sur la lune : c’était faire un grand pas…Fascinante lune, toute d’argent, astre particulièrement poétique pour l’œil et l’esprit humains, deuxième grand luminaire après le soleil que nous avons évoqué dans la précédente chronique. Elle a inspiré au fantasque Lucien tout un récit de voyage, où le philosophe Ménippe narre son décollage depuis l’Olympe jusqu’au séjour de Zeus, avec une première étape sur la lune.

ἤδη δ᾽ οὖν μοι τοῦ τολμήματος ἐκμεμελετημένου τέλειός τε καὶ ὑψιπέτης γενόμενος οὐκέτι τὰ νεοττῶν ἐφρόνουν, ἀλλ᾽ ἐπὶ τὸν Ὄλυμπον ἀναβὰς καὶ ὡς ἐνῆν μάλιστα κούφως ἐπισιτισάμενος τὸ λοιπὸν ἔτεινον εὐθὺ τοῦ οὐρανοῦ, τὸ μὲν πρῶτον ἰλιγγιῶν ὑπὸ τοῦ βάθους, μετὰ δὲ ἔφερον καὶ τοῦτο εὐμαρῶς. ἐπεὶ δὲ κατ᾽ αὐτὴν ἤδη τὴν σελήνην ἐγεγόνειν πάμπολυ τῶν νεφῶν ἀποσπάσας, ᾐσθόμην κάμνοντος ἐμαυτοῦ, καὶ μάλιστα κατὰ τὴν ἀριστερὰν πτέρυγα τὴν γυπίνην. προσελάσας οὖν καὶ καθεζόμενος ἐπ᾽ αὐτῆς διανεπαυόμην ἐς τὴν γῆν ἄνωθεν ἀποβλέπων καὶ ὥσπερ ὁ τοῦ Ὁμήρου Ζεὺς ἐκεῖνος ἄρτι μὲν τὴν τῶν ἱπποπόλων; Θρῃκῶν καθορώμενος, ἄρτι δὲ τὴν Μυσῶν, μετ᾽ ὀλίγον δέ, εἰ δόξειέ μοι, τὴν Ἑλλάδα, τὴν Περσίδα καὶ τὴν Ἰνδικήν. ἐξ ὧν ἁπάντων ποικίλης τινὸς ἡδονῆς ἐνεπιμπλάμην.

Ἕταιρος

οὐκοῦν καὶ ταῦτα λέγοις ἄν, ὦ Μένιππε, ἵνα μηδὲ καθ᾽ ἓν ἀπολειπώμεθα τῆς ἀποδημίας, ἀλλ᾽ εἲ τί σοι καὶ ὁδοῦ πάρεργον ἱστόρηται, καὶ τοῦτο εἰδῶμεν ὡς ἔγωγε οὐκ ὀλίγα προσδοκῶ ἀκούσεσθαι σχήματός τε πέρι γῆς καὶ τῶν ἐπ᾽ αὐτῆς ἁπάντων, οἷά σοι ἄνωθεν ἐπισκοποῦντι κατεφαίνετο.

Μένιππος

καὶ ὀρθῶς γε, ὦ ἑταῖρε, εἰκάζεις: διόπερ ὡς οἷόν τε ἀναβὰς ἐπὶ τὴν σελήνην τῷ λόγῳ συναποδήμει τε καὶ συνεπισκόπει τὴν ὅλην τῶν ἐπὶ γῆς διάθεσιν. καὶ πρῶτὸν γέ μοι πάνυ μικρὰν δόκει τινὰ τὴν γῆν ὁρᾶν, πολὺ λέγω τῆς σελήνης βραχυτέραν, ὥστε ἐγὼ ἄφνω κατακύψας ἐπὶ πολὺ ἠπόρουν ποῦ εἴη τὰ τηλικαῦτα ὄρη καὶ ἡ τοσαύτη θάλαττα: καὶ εἴ γε μὴ τὸν Ῥοδίων κολοσσὸν ἐθεασάμην καὶ τὸν ἐπὶ τῇ Φάρῳ πύργον, εὖ ἴσθι, παντελῶς ἄν με ἡ γῆ διέλαθε. νῦν δὲ ταῦτα ὑψηλὰ ὄντα καὶ ὑπερανεστηκότα καὶ ὁ Ὠκεανὸς ἠρέμα πρὸς τὸν ἥλιον ὑποστίλβων διεσήμαινέ μοι γῆν εἶναι τὸ ὁρώμενον. ἐπεὶ δὲ ἅπαξ τὴν ὄψιν ἐς τὸ ἀτενὲς ἀπηρεισάμην, ἅπας ὁ τῶν [p. 288] ἀνθρώπων βίος ἤδη κατεφαίνετο, οὐ κατὰ ἔθνη μόνον καὶ πόλεις, ἀλλὰ καὶ αὐτοὶ σαφῶς οἱ πλέοντες, οἱ πολεμοῦντες, οἱ γεωργοῦντες, οἱ δικαζόμενοι, τὰ γύναια, τὰ θηρία, καὶ πάνθ᾽ ἁπλῶς ὁπόσα τρέφει ζείδωρος ἄρουρα.

              Dès lors, comme mon entreprise audacieuse était bien rodée et que j’étais devenu fort habile à voler, je perdis mes goûts d’oisillon. Je montai sur l’Olympe, puis, avec des provisions aussi légères que possible, je me dirigeai désormais droit sur le ciel. Au début, j’avais le vertige à cause de l’abîme, puis je parvins à le surmonter aisément. Quand je fus arrivé à la hauteur même de la lune après m’être complètement dégagé des nuages, je me rendis compte de ma propre fatigue, en particulier du côté de l’aile gauche, celle du vautour. M’étant donc approché et m’installant sur la lune, je m’accordai un temps de repos. D’en haut j’observais la terre, et tel le grand Zeus d’Homère je laissais descendre mon regard tantôt

« Vers le pays des Thraces riches en chevaux

Tantôt vers celui des Mysiens »,

Et un instant après, à mon gré, vers l’Hellade, la Perse et l’Inde. Toutes ces choses m’emplissaient d’un plaisir constamment renouvelé.

L’AMI. Alors j’aimerais que tu parles aussi de cela, Ménippe. Ne laissons pas échapper le moindre détail de ton voyage et que je puisse aussi connaître tout ce que tu as observé, ne serait-ce qu’au passage. Je m’attends à apprendre une foule d’informations sur la forme de la terre et tout ce qui s’y trouve, tel que cela t’apparaissait vu d’en haut.

MÉNIPPE. Tu devines juste, mon ami. Fais donc ton possible pour monter sur la lune en imagination. Voyage en ma compagnie et observe avec moi la disposition des choses terrestres dans leur ensemble.

Tout d’abord, mon cher, imagine que tu vois une sorte de terre, toute petite, c’est-à-dire beaucoup plus menue que la lune. C’est pourquoi, m’étant soudain penché, je fus gagné par l’embarras : où étaient ces montagnes de si grande taille et cette mer si vaste ? Si je n’avais pas vu le Colosse de Rhodes et la tour de Pharos, assurément je n’aurais absolument pas remarqué la terre. Mais ces hauts monuments proéminents et l’Océan qui brillait légèrement au soleil me signalaient que c’était bien la terre que je voyais. Une fois que j’eus fixé mon regard attentivement, toute la vie des humains m’apparut, non seulement à l’échelle des nations et des cités, mais clairement : les navigateurs eux-mêmes, les combattants, les laboureurs, les plaideurs, les femmes, les bêtes sauvages, en somme tout ce que nourrit « la glèbe  féconde ».

              Lucien, Icaroménippe, 11-12, texte traduit par A.-M. Ozanam, Paris, Les Belles Lettres, 2009

 

              En Grec comme en latin Sélèné/Luna est un dérivé de selas/lux « la lumineuse, l’étincelante ». De fait, chez les peuples anciens, la lune, était considérée comme  à ce point puissante et malfaisante qu’il était prudent de ne la pas nommer directement mais par une épithète. Nous sommes donc en présence d’un véritable tabou linguistique qui est encore actif de nos jours. La lune, astre nocturne, est liée à un monde dangereux et maléfique (les lunatiques étaient sensés éprouver ses variations) d’où son association avec Artémis et Hécate, alors que le soleil est associé à Apollon. Initialement, dans les calendriers grecs puis romains, la lune était l’astre référent pour établir le mois, au prix d’approximations et de décalages par rapport au calendrier  solaire (réforme de J. César  en 46 av. J.-C.). Pour ce qui est de la science, tous les astronomes de tous les temps ont entériné que la lune tournait autour de la terre et donc la théorie du mouvement de la lune est admise depuis l’Antiquité, selon un mouvement identifié comme complexe, et calculé par Hipparque (IIe s. av. J.-C.) puis par Claude  Ptolémée (IIe s. apr. J.-C.). Si vers 229 av. J.-C. Ératosthène trouva en Égypte les dimensions du rayon et de la circonférence terrestres, c’est Aristarque, puis Hipparque qui élaborèrent une méthode pour déterminer le diamètre de la lune. Par exemple, Claude Ptolémée établit la distance moyenne en rayon terrestre pour la lune de 48, Mercure, 115, Vénus, 622, Soleil, 1210, Mars, 5040, Jupiter, 11503, Saturne, 17026 et les étoiles 20000. L’univers des Anciens était de dimension modeste, certainement moins effrayant que notre univers en années lumière et en expansion.


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