Edito - Amis des Classiques, écoutons !

« Le plus grand pédagogue de la Grèce ancienne, c’était Homère et tout le monde se référait à lui et à L’Odyssée qui précisément parle d’un héros qui voyage. Lorsqu’au XVIIe siècle Fénelon a bouleversé la pédagogie, il a écrit Les voyages de Télémaque. Au début de l'instauration de l'Ecole républicaine, le livre de pédagogie qui a eu le plus de succès a été Le Tour de France de deux enfants. L'auteur qui a le plus contribué à former les générations qui ont suivi est Jules Verne, avec ses Voyages extraordinaires. Le mot « pédagogie » veut lui-même dire « le voyage des enfants ». Si vous détaillez un voyage : le chemin, la manière du chemin, qui va voyager, par où il va passer, qui le conduira..., vous aurez les principes d'une pédagogie élémentaire. Il n'y a pas d'enseignement sans un déplacement. 

Tout apprentissage fait peur. Même l'apprentissage du premier théorème d'arithmétique fait peur : l'arithmétique est un monde extraordinairement différent de celui dans lequel nous vivons et il est difficile d'aller dans ce monde-là, ce départ fait peur. Le premier départ, notre premier voyage, est celui qui va du ventre de notre mère à notre berceau ; ce voyage partait d'un lieu où nous étions bien à un lieu très froid et très difficile, nous avons dû passer par un col extrêmement resserré au risque d'étouffer : à peu près tout dans ce voyage était semé d'obstacles et de difficultés. Apprendre c'est voyager mais le premier voyage c'est la naissance ; il n'y a pas d'apprentissage sans une sorte de reprise de cette naissance, d'engendrement de soi, de réaccouchement de soi-même, et c'est toujours très difficile.

Aucune chose digne d'être apprise que nous apprenons ne s'ensuit d'un geste naturel : des yeux ouverts ne viennent pas les formes abstraites de la géométrie, c'est un autre monde et la peur vient de cette altérité ; il y a toujours un fleuve à traverser. La pédagogie, le plus souvent, est dominée par la peur, tout le monde a peur : les bons élèves, les mauvais élèves, les professeurs. Mais si la peur d'apprendre est "naturelle", il est aussi "naturel" de la surmonter, car nous sommes des animaux d’apprentissage. »

Certains auront reconnu dans ces paroles lumineuses et profondes la voix de Michel Serres. Celle-ci vient à point nommé encourager les élèves qui vont passer les langues anciennes au Bac ce mois-ci. Elle accompagne les chanceux que leurs professeurs ont amenés découvrir la Méditerranée antique. A tous elle donne l’émerveillement de voyager dans la bonté et la beauté de l’intelligence de Michel Serres.

Le penseur est parti pour un autre voyage, terrifiant et excitant. Il nous laisse sa voix, sa voix d’auteur, celle qui, comme dans le mythe d’Orphée va continuer de chanter après sa mort et vivre de nouvelles métamorphoses, imprévisibles et inconnues, pour charmer nos oreilles.

Amis des Classiques, écoutons, écoutons et voyageons !

 

NB. Pour lire en entier l’article de Michel Serres Apprentissage, voyage, métissage. ( Hommes et Migrations, n°1161, janvier 1993. p. 6-9), voir le site Persée