Luigi Sanchi

Entretien avec Luigi Sanchi à propos des Lettres Grecques

A l’occasion de la publication aux Belles Lettres des Lettres Grecques, colossale anthologie de la littérature grecque d’Homère à Justinien, La Vie des Classiques s’est entretenue avec son directeur scientifique, Luigi Sanchi.

 

LVDC.— Comment vous présenter ?

 

L.S. — Chercheur au Cnrs et plus précisément directeur de recherche, je suis helléniste de formation, avec un diplôme de l’Université de Bologne équivalent de l’ancienne maîtrise en Lettres classiques (mémoire en littérature grecque) puis l’agrégation de grammaire, obtenue en 1998. Après cette formation franco-italienne, je me suis intéressé à l’humanisme de la Renaissance française et à la figure de Guillaume Budé (1468-1540), helléniste, juriste et érudit à l’œuvre duquel je consacre depuis vingt ans mes recherches et dont j’ai le plus grand mal à m’éloigner, tant il me fascine pour son rôle au sein de l’histoire de la philologie classique. Mes recherches mêlent aux études anciennes les études seiziémistes.

Plus particulièrement, la curiosité de savants comme Budé pour une variété d’auteurs, certains tardifs et peu étudiés dans les cursus traditionnels, m’a offert une sorte de vue plongeante sur l’Antiquité grecque et romaine et m’a rendu sensible à la richesse du patrimoine littéraire bilingue païen ou judéo-chrétien, cet ensemble que fréquentaient nos humanistes.

En France, je me suis très tôt investi dans l’activité associative pour l’illustration et la promotion des études classiques ; c’est dans le rôle de président de l’Association le Latin dans les Littératures Européennes (ALLE) que j’ai achevé les Lettres grecques.

 

 

Comment est né le projet des Lettres grecques  ?

 

Cela fait une quinzaine d’années qu’Emmanuèle Blanc et moi-même souhaitions proposer au public français une ample anthologie de la littérature grecque en bilingue ; des projets antérieurs, inspirés de la production scolaire italienne, souvent de très bonne qualité, n’ont pas pu voir le jour. Pour aboutir au volume que vous voyez, un épisode de ma vie récente est fondateur : début 2015, j’ai eu l’occasion d’aider un brillant lycéen, qui à présent est un normalien doctorant, à réviser ses leçons de grec ancien, entamé en classe de Première, après le latin. Au moment de s’inscrire en classes préparatoires ENS-Ulm, il m’a expliqué qu’il choisirait comme langue ancienne le latin, car, pendant l’été, il avait emmené en vacances le volume Les Lettres latines, il s’y était plongé avec bonheur et avait trouvé qu’au fond il comprenait assez les textes sans traduction pour pouvoir se lancer à la rentrée dans des études plus poussées. Je me suis dit : « Ah, s’il avait pu avoir dans sa valise un équivalent du Morisset-Thévenot pour la littérature grecque ! » Depuis ce moment, il m’est venu l’envie d’offrir aux jeunes gens un ouvrage qui tiendrait en un seul tome et qui s’intitulerait Les Lettres grecquesen hommage à ce modèle d’anthologie scolaire, déjà septuagénaire et toujours d’actualité.

En 2016, j’ai participé aux premières réunions du réseau Antiquité-Avenir, né de l’expérience des États généraux de l’Antiquité ; j’ai compris que c’était au sein de cet ensemble qu’un projet comme le mien pouvait être le bienvenu. Dès que je l’ai formulé, il a été encouragé ; nous avons organisé des réunions pour préciser les détails ; bientôt, de nombreux hellénistes, de toutes les générations, ont répondu à notre appel à s’engager dans le projet et des maîtres comme Monique Trédé, qui a signé l’avant-propos, et Paul Demont, nous ont aidé à bien développer l’idée de départ. Dès que les choses ont avancé, on a sollicité et obtenu un rendez-vous auprès de MmeNoirot, Présidente des éditions Les Belles Lettres, qui a immédiatement salué notre idée en prononçant – si mon souvenir est exact – ce mot aussi sympathique que significatif : « Si on ne fait pas cela, on est morts ! » On s’est entendus à merveille. Elle nous a conseillé d’adopter un calendrier très strict, scandé par des étapes précisément définies afin de bien faire progresser l’entreprise.

Le plus ironique, dans cette aventure, est que j’avais précisé au départ que mon intervention se bornait à donner l’idée de ce livre, mais que mes travaux de recherche au Cnrs m’empêchaient de m’y impliquer… La suite est connue et je ne regrette pas de m’être laissé entraîner dans ce rôle de chef d’orchestre !

 

 

Combien de textes y a-t-il dans ce fort volume de plus de 1600 pages ?

 

J’avoue ne les avoir pas comptés. En tout cas, on ne devrait pas être loin du millier. Presque tous sont des extraits, de longueur diverse en fonction de l’intérêt de la séquence choisie. Le Discours pour l’Invalidede Lysias (p. 691-696) est le seul texte donné in extenso. Certains sont très courts, comme les notes philologiques des savants d’Alexandrie, dont le lecteur trouvera des échantillons issus des scholies à l’Iliade(p. 1152-1153). Il n’était pas question d’uniformité d’un module imposé, comme celui de la version de quinze à vingt lignes de texte. Ce qui nous importait, c’est l’unité de sens et la valeur de chaque extrait et non l’ampleur en soi.

 

 

Combien d’auteurs sont présents ?

 

Environ cent cinquante en tout, mais il faut distinguer entre plusieurs cas : certains d’entre eux figurent seulement dans les introductions aux chapitres, faute d’écrits parvenus jusqu’à nous ; d’autres ont dû être sacrifiés faute de place, par exemple Eudoxe, Philon ou Hérodien, seulement mentionnés dans les introductions eux aussi.

 

 

Quels sont les critères qui ont gouverné vos choix ?

 

D’une manière générale, j’ai souhaité que le lecteur puisse trouver dans l’anthologie tous les auteurs les plus importants et leurs pages les plus belles, les plus connues. Ni parti pris, ni recherche de l’originalité à tout prix n’ont eu droit de cité dans le cahier des charges que j’ai rédigé à l’attention des rédacteurs du volume. En même temps, il me semblait impératif que notre anthologie soit le plus possible encyclopédique, qu’elle mette en scène, époque par époque, tout l’éventail de la production littéraire grecque ancienne, sa vertigineuse diversité : les Grecs nous ont certes laissé le μῦθος et le μέλοςqui nous charment, mais aussi leλόγος, la tentative de décrire scientifiquement le monde et la société.

Dès lors, il a fallu rechercher un équilibre entre la place prééminente qu’il fallait accorder aux auteurs majeurs et celle que nous voulions accorder à des auteurs très importants, comme le médecin Galien par exemple, mais guère scolaires. Lors d’une mémorable réunion de coordination dans une salle de l’ENS, ont été échangées les raisons des « classicistes » et celles des « spécialistes », pour pouvoir se mettre d’accord sur le nombre de pages qu’il convenait de réserver à chaque auteur, ou presque. J’ai tenu à ce que le choix des auteurs effectivement présents avec des extraits soit le plus ample possible, quitte à leur consacrer une seule page.

À propos des époques historiques qui scandent la structure du livre, il m’a importé de les différencier le plus clairement possible ; on a notamment divisé l’âge classique, qui va traditionnellement de l’an 479 à 323, en deux sections distinctes, avant et après le rétablissement de la démocratie à Athènes (et la mort de Socrate) ; on a même introduit un chapitre spécial, intitulé « Entre des âges » (p. 257-287), pour cerner la phase si riche et particulière qui va de la fin du viesiècle à l’époque pleinement classique : l’époque de Pindare et de Parménide. Afin de mieux articuler les siècles de domination romaine, on a créé une section à part pour l’Antiquité tardive car, après Dioclétien et avec Constantin, on change presque de monde… à partir du déplacement de la capitale impériale.

 

 

Comment traiter les « mastodontes » que sont Homère et Platon ? Comment avez-vous choisi les extraits ?

 

La Table des matières initiale était déjà là, je l’avais conçue en premier lieu. Une fois le cahier des charges établi, on a demandé aux rédacteurs de chaque chapitre d’effectuer leur choix et de nous indiquer les extraits retenus, en motivant leur décision. On a ensuite échangé pour faire correspondre la liste de textes proposée avec les critères que j’ai rappelés ; on est assez vite tombés d’accord sur l’essentiel.

Dans le cas de Platon (p. 873-939), mon souhait était de présenter les dialogues les plus importants, un par un, dans l’ordre le plus vraisemblable du point de vue chronologique : c’est la règle générale de notre anthologie, pour ne pas imposer au lecteur une vision trop personnelle de l’œuvre d’un auteur donné. Or la collègue spécialiste qui a signé ce magnifique chapitre m’a persuadé de l’opportunité de faire une exception et de présenter les pages de Platon organisées par grands thèmes (l’amour, l’éducation, la figure de Socrate…), après une introduction traitant des différents dialogues. Consultés sur ce point, ses amis platonisants avaient eux aussi approuvé l’idée. D’autres auteurs aussi, comme Lucien, Plutarque, Polybe et en partie Théocrite, ont eu droit à cette présentation par thèmes en raison de la structure de leur œuvre.

Pour le chapitre Homère, on a bien sûr traité successivement l’Iliade (p. 32-91), chant par chant, et l’Odyssée(p. 92-149), en groupant les chants d’après les grandes étapes du récit ; pour ce chapitre, on a fait une entorse à la règle de la cohérence chronologique, en y insérant aussi les suites de la production « homérique » jusqu’à la Batrachomyomachie, alors que ces autres textes sont plus tardifs. Quant aux grands tragiques, nous les avons regroupés avec Aristophane, dans l’énorme dixième chapitre (p. 343-598) où le lecteur trouvera des extraits de pratiquement toute leur production, les pièces les plus célèbres comme Œdipe roiayant droit à davantage d’extraits.

 

 

À quel point sommes-nous tributaires de l’intégrité de ces textes et de ce que la tradition nous a enseigné ? Je pense notamment à la place un peu maigre réservée à Sappho, par rapport à Alcée et à Anacréon ou, à la fin du volume aux « tardifs » comme Nonnos qui ne bénéficie que de quelques pages.

 

En effet, la tradition a orienté nos possibilités de connaissance des auteurs, l’école aussi fait ses choix ; en Italie, la production lyrique, surtout archaïque, est très aimée et étudiée au lycée. Pour Sappho, que je goûte particulièrement et qui est presque ma première raison d’aimer la langue et la littérature des Grecs, je pense qu’on a offert au lecteur les fragments les plus mémorables. Mais, à partir des cas de Sappho ou de Nonnos, on pourrait invoquer le but de notre entreprise en général : si le lecteur de nos pages découvre un auteur et qu’il désire en lire et en savoir plus sur lui – ou sur elle –, il pourra alors se diriger vers d’autres ouvrages ; les éditions critiques et les traductions, dont le catalogue Les Belles Lettres n’est nullement avare ! Bref, Les Lettres grecquesdoivent idéalement servir d’ouverture, de premier pas dans ce monde si vaste de la littérature grecque.

 

 

Pourquoi avoir choisi l’unilingue, alors même que les hellénistes ne seraient plus qu’une poignée en France ?

 

L’unilingue était la seule solution pour avoir autant d’extraits en un seul volume, sans parler de notre modèle initial Les Lettres latines, qui est justement unilingue. Nous voulions célébrer la beauté de la langue grecque et de sa « littérature géniale », justement issue d’une « langue géniale », comme nous avons désormais appris à dire !

Je répondrai en outre à votre question par une autre anecdote, issue de la première réunion de lancement du projet (décembre 2016). Une jeune collègue universitaire, qui a beaucoup plus les pieds sur terre que moi, nous a dit : « Êtes-vous conscients que la plupart des étudiants de troisième année de Licence ont du mal à traduire quinze lignes de grec ? Et vous voulez faire un livre entièrement unilingue ? » Comprenant que cette remarque réaliste pouvait tout compromettre, je lui ai répondu ceci : « Notre ouvrage est un acte de foi en l’avenir des études grecques. Il ne faut pas uniquement prendre en considération leur état présent, car nous entendons contribuer à le transformer. » Nous espérons en effet que ce volume aidera les élèves et les étudiants à se familiariser avec la production en langue grecque et finalement à voir que, d’Homère à Justinien, c’est une seule et même langue dont il s’agit et qu’on peut tout lire moyennant une solide base grammaticale et un bon dictionnaire ; les annexes sur les dialectes grecs (p. 1587-97) ou la métrique (p. 1581-84) sont là pour aider aussi.

Surtout, je crois – inspiré en cela par mes chers humanistes – qu’il faut inverser le raisonnement : c’est le désir de comprendre de grands textes qui nous amène à approfondir la connaissance de la langue et qui pourra multiplier le nombre d’hellénistes. Ce qui importe, c’est que le lecteur se dise : « Je suis en train de lire Euripide, Aristote, la Génèseen grec, et c’est magnifique ! » Il verra que même les meilleures traductions ne sont que des approximations, surtout celles d’Homère.

 

 

Combien de collaborateurs ont participé à ce projet ? 

 

Soixante-douze rédacteurs, encadrés par une vingtaine de coordonnateurs et par un comité de pilotage, qui centralisait et harmonisait l’ensemble ; Delphine Viellard a géré la communication interne. Tout cela est expliqué en détail au début du volume. Je cite volontiers le cas unique de l’excellente Odile Mortier-Waldschmidt, qui a cumulé les fonctions aux trois niveaux.

D’autre part, nous avions choisi au début de ne pas embaucher un jeune normalien, Jérémie Pinguet, estimant qu’il serait bientôt accaparé par sa thèse en gestation ; il a insisté et insisté, indiquant qu’il disposait d’une année avant d’entamer ses études doctorales et qu’il tenait beaucoup à faire partie de ce projet. Comme le contenu de tous les chapitres et des annexes avait déjà été distribué, je lui ai proposé d’effectuer les lectures ortho-typographiques et d’aider à d’autres tâches un peu transversales ; au moment de la mise en page, Jérémie a en outre été pris comme stagiaire chez Les Belles Lettres et a donc joué un rôle capital… si bien qu’au final, « la pierre rejetée est devenue la pierre maîtresse de l’angle », pour le dire avec le Psaume 118 et l’Évangile de Matthieu(xxi) !

 

 

Est-ce que, à travers eux, se dessine un état des lieux des hellénistes en France ?

 

En partie, oui, mais seulement en partie, car les hellénistes qui ont répondu à notre appel étaient aussi ceux qui avaient du temps à consacrer au projet à ce moment précis, ni avant ni après. Ces hellénistes se sont avérés parfaitement capables de jouer en équipe : ils ont adhéré à notre idée d’un volume d’un seul tenant, comme écrit par un seul auteur, au lieu d’un assemblage de pièces écrites par des plumes différentes. En effet, le comité de pilotage a relu et harmonisé tous les chapitres. Cela dit, ces soixante-douze rédacteurs représentent un échantillon très intéressant : des âges différents, des nationalités variées (France, Italie, Luxembourg…), des corps de métier allant des chercheurs Cnrs aux professeurs de lycée et collèges, en passant par les universitaires en poste ou émérites, voire par l’Inspection générale de l’Éducation nationale, comme Patrice Soler, IGEN honoraire qui nous a livré des pages aussi passionnées que lumineuses.

N’étant pas helléniste de profession, je n’avais pas le plaisir de connaître tous les collaborateurs et le comité de pilotage m’a puissamment aidé à mettre en œuvre l’organisation d’un ensemble aussi large. Mais justement cette entreprise m’a permis de découvrir des collègues généreux et de constater qu’au total, les études grecques sont bien vivantes en France.

 

 

« Du passé lumineux recueille tout vestige ! » De qui est cette phrase en exergue du livre ?

 

J’ai choisi un vers de Charles Baudelaire, tiré du sublime « L’harmonie du soir », car ces mots me semblent résumer l’esprit des Belles Lettres et, en tout cas, celui de notre travail.

 

 

Pour finir, si vous deviez recommander un texte de cet ouvrage, ce serait lequel ?

 

C’est la question la plus difficile de toutes ! Rappelons d’abord que l’anthologie comporte parfois des textes très simples, adaptés à des débutants, comme ceux d’Ésope (p. 241-247) ou du Pseudo-Apollodore (p. 1336-40).  Cependant, j’ai envie de vous suggérer le tout dernier extrait de l’anthologie (p. 1577) : Justinien y évoque son αἰδὼς τῆς ἀρχαιότητος, à savoir la tradition des grands jurisconsultes romains du passé. À l’orée du Moyen Âge grec, cet empereur proclame donc son « respect pour l’Antiquité », qu’il pouvait contempler tout entière et qui l’a poussé à mettre en valeur dans le Digeste le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre de chaque extrait adopté pour son système juridique. N’oublions pas que le Digeste contient quelques citations d’Homère… voilà bouclée cette « boucle » de plus de treize siècles.

 


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