Entretien héroïque avec Andrea Marcolongo

Après le best-seller La langue géniale, Andrea Marcolongo publie La part du héros, une relecture contemporaine des Argonautiques d'Apollonios de Rhodes. Elle se confie en exclusivité pour La vie des Classiques sur son parcours, ses lectures, ses projets. 

Photographie : copyright Leonardo Cendamo

 

Comment vous présenter ?

J’ai eu besoin de beaucoup de temps pour pouvoir assumer ce terme qui me définit en tant que femme: écrivaine. C’est ainsi que je me définis – et c’est ce que j’ai fait mettre sur ma carte d’identité à la mention “profession” (même si j’ai toujours du mal à considérer l’écriture comme un “travail”, tant je l’aime et en ai besoin).

Non, je ne suis pas une helléniste, même si j’ai étudié les Lettres Classiques. Je n’écris pas des livres sur l’Antiquité mais sur le présent. Simplement, je le fais avec un regard classique et des yeux antiques, la seule manière que je connaisse pour déchiffrer le temps présent.  

 

Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre formation ?

Je n’aurais sans doute jamais pu frapper à la porte de l’écriture sans mes années d’étude à l’Université de Milan, qui est encore aujourd’hui l’un des plus beaux souvenirs de ma jeunesse. Des années passées en bibliothèque (parmi les reliures des Budés!) à tenter de construire pleinement mon monde grec. Des années de neige sur Milan à étudier pour ensuite arriver au diplôme avec un mémoire sur le voyage dans l’Antiquité et la figure de Médée, une femme qui n’a jamais cessé d’interroger mon esprit jusqu’à ce jour.

À l’âge adulte, les rencontres qui ont le plus contribué à mon écriture ont été la professeure de philologie grecque et traductrice d’Homère, Maria Grazia Ciani, à l’Université de Padoue, qui m’a encouragée à écrire La Langue Géniale (Les Belles Lettres 2018), ainsi que Glenn Most, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Pise, qui m’a toujours poussée à oser proposer ma lecture personnelle des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes – jusqu’à sa magnifique préface à la nouvelle édition des Belles Lettres qui accompagne La Part du Héros, un véritable cadeau qu’il m’a fait.

             

Quelle a été votre formation intellectuelle?

Ma formation intellectuelle est faite de beaucoup, vraiment beaucoup de littérarure, bien avant d’apprendre le grec – j’ai grandi en enfant solitaire sur les collines du Chianti et les livres ont toujours été mon refuge et mon cocon, et raconter des histoires a toujours été pour moi naturel comme courir pieds nus à la saison des vendanges.

Outre les classiques grecs et latins, je devrais donc citer de nombreux auteurs: Dante en premier lieu, peut-être depuis toujours ma plus grande source d’inspiration (en ce moment je voyage vers Paestum avec sa Vie nouvelle dans mes bagages). Et puis beaucoup de littérature contemporaine, en particulier française: la rencontre avec Marcel Proust qui a amplifié mon “obsession” pour le temps; Annie Ernaux dont j’aime le style resserré, plein d’ellipses tout en étant très profond; Marguerite Yourcenar dont j’aime par dessus tout les œuvres de jeunesse (Feux en particulier). Rebecca West et Virginia Woolf, les écrivaines anglaises dont je relis souvent les œuvres au point de les connaître par cœur. Enfin, j’aime Orhan Pamuk, son style qui regarde vers l’Orient, son talent incomparable qui lui a permis, dans le roman La femme aux cheveux roux, d’unir le mythe d’Œdipe à un mythe perse.

 

Votre nouveau livre, La Part du héros, s’appuie sur Les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, comment avez-vous rencontré cet auteur?

J’apprécie beaucoup cette question parce qu’elle me permet de raconter ma manière de vivre et d’écrire. J’avais découvert Apollonios de Rhodes à l’Université à l’occasion d’un examen de littérature grecque. Depuis lors, il ne m’a jamais quittée, avec sa poésie cristalline et suave: il attendait le juste moment pour être raconté, mon trentième anniversaire. Relire (et retraduire en italien pour la version italienne du livre) Apollonios a été pour moi une aubaine, un cheminement en avant tout autant qu’à rebours, au point que son style, entre mythe et poésie, d’une certaine manière est devenu le mien subrepticement, au fur et à mesure que j’écrivais, La Part du Héros, sans m’en apercevoir.

 

Pourquoi le choix de ce mythe?

Il y a une myriade de raisons pour lesquelles j’ai choisi le mythe qui est peut-être le plus ancien du monde grec, un mythe qu’Homère considérait « bien connu de tous »… Je crois que le voyage du premier bateau de l’Histoire, Argo, et de son équipage guidé par Jason à la recherche de la toison d’or est le plus en lien avec l’époque contemporaine. Les protagonistes des Argonautiques sont loin de la dimension « titanesque » des héros homériques : ce sont des hommes et des femmes exactement comme nous, qui tombent, souffrent, se trompent, se disputent, aiment, ont peur mais restent toujours courageux. En quelque sorte, La Part du Héros naît comme un appel à la modernité : dans une époque confuse, de colère et de populisme, de migration et d’abandon, où la culture est vue comme superficielle, le travail intellectuel comme un luxe pour les élites, le voyage des Argonautiques nous rappelle que nous sommes au monde pour faire de grandes choses et non pour vivre à moitié, que tous les matins nous sommes appelés à être fidèles non pas à ce que les autres disent de nous (je les appelle « les sirènes contemporaines ») mais à nous-mêmes. Si pour Roberto Calasso « le mythe est quelque chose qui n’est jamais arrivé mais se produit tous les jours », je dis toujours qu’il ne nous arrivera peut-être pas de nous embarquer sur le premier bateau de l’Histoire, de rencontrer Charybde et Scylla ou Circé la magicienne, mais il nous arrivera toujours de perdre un être cher, de souffrir, de tomber amoureux, d’échouer ou d’être heureux.

Les Argonautiques sont aujourd’hui l’oxygène narratif de ce que nous avons.

 

 

Ce livre se lit-il dans la continuité de La Langue géniale?

Pas du tout.    

Après le succès mondial de La langue géniale, j’ai eu beaucoup de propositions  pour écrire encore et encore sur le grec. « Le grec est à la mode » me disait-on, en contradiction avec la leçon de Calvino sur le sens du classique. Pendant un certain temps, j’ai eu si peur de recommencer à écrire que j’ai songé à ne plus jamais écrire sur l’Antiquité. Jusqu’au moment où j’ai relevé le défi des Argonautiques : rester fidèle à moi-même et à mon regard classique sur l’écriture.

J’ai ainsi refusé toutes les propositions d’écrire encore sur la grammaire grecques, parce que tout ce que j’avais à dire avec une réelle passion avait déjà été dit dans mon premier livre, et j’ai choisi d’oser, d’explorer la syntaxe de l’âme humaine contemporaine par le biais du mythe grec.

 

Dans La Part du héros, vous livrez un secret : les étapes de votre vie, passée et actuelle, font littéralement corps avec le mythe et vous donnez au lecteur les moyens de faire de même : comment s’est passé ce processus, cette alchimie ?

Je dis souvent que le mythe n’est rien d’autre qu’un souvenir de nous-mêmes dans le passé: pour moi, il était naturel de me mettre à nu, de dévoiler mes faiblesses qui sont les mêmes que celles des Argonautes en voyage pour la Colchide.

Dans ce processus, mon plus grand remerciement est pour les lecteurs, qui m’ont toujours encouragée avec leurs questions et qui m’ont poussée au-delà de ma limite, sur le seuil de l’écriture: personne ne m’a jamais demandé, au fil des ans, ce que je pensais d’un aoriste: tous, de l’Amérique du Sud à la France, m’ont demandé de parler du difficile métier de vivre. Aujourd’hui, au présent.         

 

En quoi le mythe des Argonautes nous aide à vivre ?

Il nous aide à nous souvenir que nous sommes des humains, c’est-à-dire des héros.

Dans une époque vouée à la performance, où l’on est appelé à un niveau de perfection impossible, où tout semble compétition, les Argonautes nous aident à comprendre que nous ne sommes pas parfaits, mais perfectibles parce qu’humains. Que le mot “héros”, que l’on trouve dans n’importe quel journal pour parler d’un champion, d’un vainqueur, du premier, n’a rien à voir avec la victoire ou la défaite: nous sommes au monde pour donner le meilleur de nous et non pas pour gagner. Être des héros aujourd’hui ne signifie pas être “les premiers” mais “ne pas être second par rapport à nous-même”.

 

Quel est le passage que vous préférez dans ce mythe (je mettrai l’extrait correspondant en accompagnement pour le site) ?

Le passage que je préfère, parce qu’il rompt un tabou contemporain, est celui qui parle de l’échec: les Argonautes font naufrage, non pas en mer mais sur la côte libyenne. Cette nuit-là, chacun pleure la douleur de l’échec, seul parmi les autres – la solitude la plus cruelle. Mais à l’aube, ils comprennent que leur faillite (du latin “falli”, tomber) fait partie de la vie: les enfants savent bien que c’est en tombant et en se relevant qu’on apprend à marcher. Il ne faut donc pas avoir honte, il ne faut pas rester à pleurer par terre: il faut avoir le courage de se relever. C’est alors que les Argonautes choisissent de remettre à flot le navire Argo à la force de leurs bras et de le transporter, sept jours et sept nuits durant, sur leurs épaules avant de le remettre en mer.

 

A quoi ressemble votre bibliothèque ? Est-ce une bibliothèque idéale ?

Malheureusement ma réponse sera décevante (et je suis triste de le dire): après de véritables Argonautiques personnelles à parcourir le monde (La langue géniale a été traduite dans 27 pays et il y en aura autant pour La Part du Héros), et à la suite de mon déménagement à Sarajevo, ma bibliothèque est une petite étagère où je garde les livres qui me sont les plus chers, ceux que j’aime à consulter lorsque j’en ai besoin. Des classiques grecs et latins aux auteurs que j’ai cités plus haut, avec quelques livres rares et anciens que j’aime collectionner. Pour le reste, ma bibliothèque est “digitale” sur mon ordinateur: en écrivant pour TuttoLibri, des comptes-rendus d’ouvrages à paraître, je travaille presque toujours avec des PDF, en parfaite solitude.

Mais comme je le dis dans La Part du Héros, la maison est l’endroit où l’on conserve ses livres: pour le moment ma bibliothèque idéale est à l’intérieur de moi; c’est là qu’elle est en attendant d’en “construire” une véritable!

 

Quel livre vous occupe en ce moment ?

Pour l’instant je me consacre à la découverte et à la redécouverte de La Part du Héros chez les lecteurs étrangers. Après une année de tournée en Italie, je veux désormais accompagner mes Argonautes dans des pays qui les attendent: après la France, ce sera au tour de l’Espagne, de la Colombie, du Pérou et du Chili, puis la Grèce où tout est né, puis ma Bosnie-Herzégovine où je vis, jusqu’aux Etats-Unis à l’automne.

 

S’il fallait retenir un enseignement de votre livre ce serait lequel ?

Je n’aime pas imposer une leçon, donc je préfère laisser la parole à Dante qui a inspiré La Part du Héros: où voulons-nous aller? Qui voulons-nous être? Voulons-nous rester à flot et faire de petits riens, sur une petite barque, ou bien voulons-nous vivre dignement et pleinement à bord d’un navire, un bateau solide comme l’Argo? La responsabilité du choix, pour notre présent et notre futur, n’appartient qu’à nous, Argonautes contemporains!

 

 


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