Etincelle par Andrea Marcolongo

« Les amis enlevaient une étincelle au soleil pour illuminer la nuit souterraine, parce que les yeux de l’homme, en mourant, cherchent le soleil, et toutes les poitrines envoient leur dernier soupir à la lumière qui fuit. » Ugo Foscolo, Les Tombeaux, v. 120-123, traduit de l’italien par L. Étienne dans « Poètes et romanciers modernes de l’Italie. Ugo Foscolo et sa correspondance », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1854, p. 919 1.

Étincelle

Comme une braise, mais un peu plus ardente. Et surtout, plus vive. 
Littéralement, l’étincelle est une particule incandescente surgie de quelque chose qui brûle ; du feu capable de donner naissance à un autre feu. Elle n’est jamais une étoile filant dans sa chute, toujours une étoile qui monte, incandescente. Le mot vient du latin scintilla, identique à l’italien, qui descend à son tour d’une lointaine racine indo-européenne se retrouvant aussi dans le grec σπινθήρ (spinthèr), « ce qui brille ». En espagnol on dit centella, et ainsi jusqu’au verbe anglais to shine, « scintiller », dont la signification se retrouve dans l’allemand scheinen et dans le serbo-croate sijati. De la même racine que l’adjectif candide provient l’incan- descence d’un fer chauffé à « blanc » – non le rouge du feu, mais le blanc de la lumière à son degré ultime, à la fois sans couleur et de toutes les couleurs en même temps. Pur. Vierge comme une page blanche ; un mur sans tache, sincère en son vide tout à remplir. De fait inédit, encore jamais dit, mais qu’il faudra bientôt dire parce que « petite étincelle produit grande flamme  ». Le commencement, l’étincelle de chaque réveil. De chaque retour à la vie, de chaque sentiment qui brûle et qui rayonne – et nous aussi qui nous retrouvons tout à coup, candides, à rayonner. Nous allumer, comme lorsque nous cherchons, la nuit, encore pris dans les tentacules d’un rêve ou d’un cauchemar, le clic rassurant de la lampe de chevet. Lumière candide et incandescente tout à la fois qui, selon les principes de la poésie chevaleresque depuis la Chanson de Roland, trouve un reflet dans les yeux, se transmet dans le regard comme une contagion lumineuse à laquelle 
aucun amoureux ne peut échapper, avant même de pouvoir prononcer un mot. L’étincelle est un mot minuscule, à en croire ses synonymes diminutifs en italien du xive siècle, favilletta, favillina, favilluzza, mais qui sait nous mettre en mouvement vers de grandes choses. Elle nous pousse à faire des étincelles. Et ainsi, rayonnant presque toujours contre notre gré, nous voilà à la poursuite de ce feu avant qu’il ne s’éteigne. Avant qu’il ne nous rejette dans l’obscurité ou dans la confusion des couleurs mélangées au hasard. Une lumière qui se diffuse – tout ce vers quoi nous n’avions pas le courage d’aller, vient ainsi à notre rencontre. Et nous, candides de lumière au sens étymologique, prêts à mettre le feu au passé pour illuminer de flammes un présent bientôt avenir. Tout à partir de la timide étincelle échappée de la braise d’un autre – qui nous a rappelé la puissance de la vie. Merci donc à celui, quelle que soit son identité, qui a allumé ce feu pour nous, quoi qu’il se passe, quoi qu’il advienne. Merci, parce qu’il a fait de nous des étincelles, nous qui vivions jusqu’alors éteints, tels des morceaux de bois.

Extrait de Etymologies pour survivre au chaos, traduit de l'italien par Béatrice Robert-Boissier, Les Belles Lettres, juin 2020