Extrait n°1 : La tragédie du matricide et le courage d’Agrippine

Cette femme hante mes pensées. Elle nage silencieusement dans une eau profonde et noire, où elle a été brutalement jetée. Elle grelotte de froid, et sans doute sa blessure à l’épaule lui fait-elle mal ; mais c’est une douleur bien plus intense qui lui étreint le cœur, l’empêche de respirer. Sa progression est lente et pénible, car elle porte sur son dos le poids énorme de ce fils qui veut la noyer. Et pourtant, à mesure qu’elle nage, elle impose à tout son corps un rythme, une harmonie qui lui font retrouver son souffle. Là-bas, très loin, quelques lueurs ; ce doit être la rive. Il faut s’efforcer, encore.

Où donc Agrippine puise-t-elle tant de courage ? Dans sa jeunesse de proscrite, exilée sur une petite île[1], à cinquante milles de Rome, alors que son père, le bien aimé Germanicus, a péri empoisonné sur ordre de Tibère et que deux de ses frères, ainsi que sa mère, sont morts dans des circonstances affreuses. C’est là, dans cet exil, qu’elle a appris à nager avec les pêcheurs. Et si elle nage encore cette nuit, longtemps, inlassablement, dans cette obscurité tout à la fois effrayante et complice, elle vivra peut-être, en dépit de la haine de son fils, le tout-puissant empereur qu’elle a conduit, avec obstination, jusqu’aux sommets que jamais il n’aurait pu atteindre, si elle ne l’y avait hissé par son génie de l’intrigue. Intensément, je pense à cette femme, qui s’est rendue coupable de bien des crimes, mais dont elle se purifie dans ces ténèbres visqueuses et glacées, et j’affirme que, par son courage et son intelligence, elle force le respect.

Pourtant, elle n’aura pas la vie sauve car, précisément en raison de sa vaillance, elle fait peur. Elle fait peur à son fils, qui apprend qu’elle n’a pas péri dans le naufrage et qui se met à trembler, car il redoute sa vengeance. Il appelle au secours afin qu’on l’aide à bien tuer cette mère qui n’a pas voulu mourir. Il appelle ses anciens maîtres, ceux qu’elle lui a donnés pour le guider dans son enfance et qui doivent maintenant lui ensei­gner le moyen le plus sûr de lui ôter la vie. Bien loin de prendre conscience que les dieux lui ont offert une chance d’échapper à l’ignominie, bien loin d’accueillir avec soulagement le message pacificateur de cette mère décidemment trop intelligente pour lui, ce fils obtus et pleutre, trépigne d’impatience. Il veut que ses conseillers le sauvent de la situation embarrassante qu’il a créée ; il exige qu’ils le sortent de l’impasse dans laquelle il s’est aveuglement engagé. Et tout de suite !

Burrus et Sénèque arrivent enfin. On les informe. Ils restent sans voix. Puis, ils refusent d’être complices. Burrus prétend qu’aucun militaire n’acceptera de tuer la fille de Germanicus et que certains, bien au contraire, se feraient massacrer pour la défendre. Sénèque est lié à elle par une solide affection depuis leur jeunesse et il lui doit en grande partie sa carrière. Cependant, il convient qu’elle représente un danger pour la paix civile. Le ministre raisonne en homme d’État. Il sait que le pouvoir ne peut se partager à la tête de l’empire et que les rivalités des puissants ont eu des conséquences désastreuses pour Rome, à diverses périodes de son histoire. Il considère que, en effet, Agrippine peut s’appuyer sur l’armée, toujours fidèle à la mémoire de son père, et sur le Sénat, que Néron ne cesse d’humilier et d’indisposer par sa façon de vouloir désor­mais gouverner selon les caprices d’un monarque oriental. Il est convaincu que la guerre civile peut éclater à tout moment si Agrippine s’entête dans ses ambitions démesurées et décide de fomenter une conjuration. Il voit aussi que le prince ne veut faire aucune concession. C’est du moins ainsi qu’Ennuis justifie l’incroyable choix du philosophe. En effet, alors que l’empereur trépigne comme un enfant et que Burrus s’enferme dans son mutisme, Sénèque prend la décision qui s’accorde avec la raison d’État : c’est Agrippine qu’il faut sacrifier. Il rappelle à Burrus que son rôle de chef des prétoriens est de garantir la sécurité de l’empereur ; il l’exhorte à assumer ses responsabilités. Celui-ci refuse d’intervenir et déclare qu’il incombe au chef de la flotte de Misène d’achever ce qu’il a si brillamment commencé. Dans cet étonnant conciliabule, s’est joué le sort de l’Augusta. Néron a obtenu ce qu’il voulait. Il convoque Anicetus qui, en toute hâte, réunit une petite troupe et se met en chemin vers la résidence de Baules.

*

Ce qui se passe ensuite pourrait n’être rien d’autre qu’un crime sordide et crapuleux. C’est une bande de voyous qui pénètrent dans la chambre d’une femme dont l’entourage a fui, épouvanté, et qui l’assassine sauvagement, d’abord en la frappant à coups de bâton, puis en l’éventrant. Mais cette femme est Agrippine, et rien de ce qui la concerne ne peut appartenir à l’ordre du trivial. Impérieuse jusqu’au bout, elle subjugue ses assassins. ..

 


[1] Ponza, l’une des îles Pontines.


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