Extrait n°3 - Naviguer dans le mystérieux royaume d’Éole

Au matin, quel émerveillement ! À l’horizon, une boule de feu venait à peine d’éclore sur la mer lisse et violette. Devant nous, un immense cône noir lançait des étincelles et des jets de fumée dans le ciel. Un marin cria un nom qui semblait connu de tous : Strongyle[1] ! À mesure que nous approchions, les grondements du volcan devenaient plus intenses, plus rauques et menaçants. Des filets de lave incandescente cou­laient le long des parois abruptes, plongeaient dans les flots, d’où fusaient des gerbes de vapeur, dont les sifflements aigus répondaient aux tremblements sonores de l’île tout entière. Tout cela bouillonnait et, tour à tour, inspirait et soufflait, en une bruyante respiration de géant furieux. Près du bateau, nageait entre deux eaux une sorte de monstre, la tête pourvue d’une lance aussi longue que son corps. Plus au large, c’était une envolée de flèches argentées, qui jaillissaient des profon­deurs, planaient un instant dans les airs et retombaient en pluie sur la mer.

Vers quels étranges rivages nous conduisait notre navi­gation ? Les îles d’Éole, avait dit le maître d’équipage. Les récits fabuleux que ces îles ont inspirés aux poètes et aux voyageurs étaient-ils vraiment imaginaires ? Le royaume du fils de Neptune semblait s’être brisé en tombant du ciel. Il était éparpillé sur les flots en une multitude d’îlots et quelques îles, d’où s’élevaient des fumées âcres comme autant de bûchers mal éteints. La mer était hérissée d’éperons rocheux, aux formes tourmentées. Ils effrayaient les matelots, qui croyaient y voir des monstres pétrifiés, prêts à s’animer pour happer le navire au passage. Pour ma part, j’étais en proie à une sorte d’envoûtement. Un poète me soufflait à l’oreille ses récits d’horribles naufrages et, tout autant que les matelots, je redoutais d’être jeté sur les crocs noirs des écueils. Nous étions entrés dans un univers peuplé de dieux et de héros. Ulysse guidait le navire ; les vents furieux étaient enfermés dans une outre magique ; Poséidon, le rancunier, guettait. Au milieu de ce fascinant chaos, seule la présence des simples mortels était improbable.

Pourtant, ce lieu inquiétant ne se révéla pas vraiment hostile. On sentait la puissance des courants sous les amples ondulations de la houle, mais rien n’annonçait la tempête. Une brise légère soufflait par intermittence, laissait le navire glisser sur son erre, puis le reprenait avec douceur. Les condi­tions de navigation étant excellentes, peu à peu le malaise se dissipa. Les marins avaient surmonté leur frayeur et se souciaient seulement d’éviter les hauts-fonds.

À la proue, se tenait un membre de l’état-major. C’était le responsable des écrits du navire. La veille nous avions eu une brève conversation et je savais qu’il était originaire de Lipari, l’île majeure de l’archipel. Je me suis empressé de le rejoindre. En homme affable et cultivé, Eunostos – tel est son nom – s’est mis à me parler de cette terre d’Éole dont il semble connaître aussi bien l’histoire que les légendes.

 


[1] Stromboli.


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