Feu - par Andrea Marcolongo

En exclusivité La Vie des Classiques vous offre le Feu par Andrea Marcolongo, extrait de son ouvrage Etymologies pour survivre au chaos, à la lueur de Marguerite Yourcenar et Philip Roth.

 

« On dit : fou de joie. On devrait dire : sage de douleur[1]», écrit plus loin Marguerite Yourcenar.

Il n’y a aucun lien entre l’incendie de l’âme que nous ressentons lorsque nous pensons que la vie ne vaut plus rien et ce feu, qui dévaste les terres les transformant en désert aride.

La racine millénaire pour désigner « ce qui brûle » – ignis, en latin, était le nom du feu – depuis sa découverte, branche frottée contre branche, pierre à feu contre pierre, a bien vite été troquée dans toutes nos langues au profit du focus latin, plus simple, domestiqué, le « foyer».

Et c’est alors que l’on a donné au feu, par métonymie, le nom de focus en latin, en italien fuoco, en occitan feuc, en catalan foc, en espagnol fuego, en portugais fogo, jusqu’à l’anglais fire (où se reflète le grec πῦρ [pyr]) et ainsi de suite.

Un conseil personnel : méfiez-vous de la figure de rhétorique de la métonymie, celle qui transpose, ou qui transfère, le sens d’un mot à un autre. Du grec μετωνυμία (metonymia), composé de μετά (meta), « à travers », « au-delà », et d’ὄνομα (onoma), le « nom », si l’on constate un « échange de nom » du point de vue étymologique, c’est-à-dire « d’identité », cela cache quelque chose.

Je n’ai rien contre les figures de rhétorique, contre la capacité du langage à « imaginer », comme nous le verrons bientôt dans le chapitre consacré aux ronces de la vie, Ῥόδον (Rhodon). Du moment qu’elles ne deviennent pas tromperie manifeste face à l’évidence. Elles exigent d’être déchiffrées et reconduites à leur origine, les métonymies. Pour ne pas s’égarer, migrant çà et là, d’une transposition à l’autre.

Il était plus facile, et rassurant surtout, de donner à ce qui brûle le nom de foyer, terme de la famille de fovere,« réchauffer », renvoyant à la maison, la famille, la soupe chaude et, plus géné- ralement, à la tranquillité domestique. Nous sommes désormais si loin, étymologiquement parlant, de la racine de incendere, le verbe latin signifiant « incendier », et de ces flammes qui ravagent nos certitudes, notre confiance, nos paroles.

La cheminée qui crépite, les draps amidonnés et l’assiette fumante sur la table : il est plus simple de penser de cette manière, alors que notre cœur part en flammes – « l’alcool dégrise[2]», écrit encore Marguerite Yourcenar, toujours plus en proie à la confusion.

Nous n’avons certainement pas envie d’admettre que rien ne sera plus comme avant, comme après un incendie – même la nappe sur la table ne sera pas épargnée.

C’est pour cette raison que – avec le plus grand respect et une infinie admiration – je transformerais Feux, le titre de Marguerite Yourcenar, en Cendres.

Je me demande : était-ce le feu qui consumait Marguerite Yourcenar ? Ou était-ce plutôt une implosion, quelque chose qui ne se voit pas de l’extérieur et auquel presque personne ne prête attention, tandis que nous sombrons toujours plus bas ?

Qui sait combien de fois elle a dû se poser la question, tandis qu’avec les années pâlissait le souvenir de cet Hermès, pseudonyme de l’homme à qui est dédié Feux, cristallisé dans les traces littéraires de ces flammes qui n’ont absolument rien incendié de la femme grandiose qu’a été Marguerite Yourcenar.

Soyons étymologiquement clairs – il y va de notre vie, pour éviter d’être échaudés par les mots.

Si nous partions en flammes, au-dedans ou au-dehors, nous serions, à proprement parler, plus terrifiants et dangereux que le spectacle violet des réactions nucléaires de Tchernobyl. Ou plutôt, s’il s’agit bien d’une explosion, les pompiers arriveront au plus vite pour dompter le feu – et il y aura une foule d’amis, de connaissances et d’inconnus pour nous dire je suis désolé.

Mais si nous implosons, absolument personne ne viendra à notre secours. Pourquoi d’ailleurs devrait-il venir quelqu’un ?

« De la nostalgie à la con[3]», c’est à Philip Roth qu’est due la formule la plus synthétique pour dire le feu qui ne brûle pas, mais qui intoxique seulement nos pensées de suie noire.

Tout au plus, quelqu’un nous dira les mots que nous voudrions ne jamais avoir à entendre à ce moment-là (pour- tant nous les entendons toujours, je le sais bien) : ce n’était qu’un feu de paille. Ça va passer.

Alors que nous nous sentons éclater de l’intérieur, un gouffre s’ouvre dans notre poitrine et nos sombres pensées s’abîment depuis le ciel jusque dans les fosses océanes et plus bas encore ; elles semblent ne jamais passer.

Des applaudissements, comme l’exige l’étymologie, c’est tout ce que nous souhaitons : « Bravo, comment fais-tu pour supporter, comment ? »

Voici les derniers mots du livre de Marguerite Yourcenar :

On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. Je crois que je vais pouvoir me mettre à construire[4].

Grâce à la précision de l’acte de nommer, nous pouvons nous mettre à l’abri du chaos brûlant des flammes – pour nous construire, et nous reconstruire si besoin est.

Rappelons-nous que nous pouvons nous fier au feu, à condition d’en connaître la loi : s’éteindre ou brûler.

 

 

 

[1]Feux  dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1982,p. 1102 (N.d.T.).

[2]Ibid., p. 1051 (N.d.T.).

[3]Philip Roth, Pastorale américaine, Josée Kamoun, Paris, Gallimard, Du monde entier, 1999, p. 73 (N.d.T.).

 

[4]Ibid., p. 1135 (N.d.T.)

 


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