Gaïa grand-mère rock & roll

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Dans la mythologie, la grand-mère modèle ne se fait appeler ni "mamie" ni "mémé" ni "bonne-maman" ni aucun des surnoms snobs ou niais qui existent, mais Gaïa, vénérable et redoutable. 

 

Qui est Gaïa ? Gaïa, la terre en grec, est la première divinité du monde, bien avant Zeus ou Héra, bien avant tous les dieux. Gaïa vient de la nuit des temps, et même d’avant la nuit des temps, car le temps alors n’existe pas. Dans la cosmogonie grecque — ou du moins une des cosmogonies, car les grecs ont l’intelligence de penser que plusieurs théories de la création du monde sont envisageables—, Gaïa est le premier dieu à sortir du chaos, la béance initiale qui n’est ni sexuée ni vivante mais traduit plutôt un mouvement d’ouverture. Quelque chose s’ouvre, bouge et soudain voici Gaïa la « Terre, aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants. » selon Hésiode, trainant dans son sillage l’insaisissable Amour. 

 

Que fait Gaïa jeune-fille, seule dans l’immensité de la nuit noire, vide de vie et d’étoiles ? Elle crée.

Elle crée le Ciel étoilé pour la couvrir toute entière et servir de refuge aux dieux. Dans la mythologie c’est Adam qui sort de la côte d’Eve, le principe masculin est une émanation du principe féminin et créateur. Puis elle forme les montagnes et la mer, seule avant de décider de s’unir au Ciel « avec l’aide du tendre amour ». Après avoir donc fait une série de bébés toute seule, Gaïa se lance dans le triolisme avant de subir la vie conjugale. Des embrassements du Ciel et des caresses du tendre Amour, Gaïa met au monde les Titans, dont les plus célèbres sont Mémoire (Mnémosyne), la Lune (Phoibé) et Cronos, puis des monstres de plus en plus violentes, les Cyclopes et les Cent-Bras dont il n’est pas anodin de noter que pas un n’est de sexe féminin. Ouranos déteste tellement ses enfants qu’il ne veut pas les voir et contraint Gaïa à les garder à l’intérieur d’elle, provoquant ainsi une fureur créatrice d’inspiration monstrueuse.

 

Il n’a jamais fait bon mettre une épouse en colère, qui plus est quand elle a pour elle la puissance créatrice. Gaïa femme mariée, liée contre son gré à Ouranos toujours collé sur elle, ne se laisse pas faire.

Elle forge « une ruse perfide et cruelle » précise Hésiode, en même temps que l’instrument qui va lui servir à l’accomplir. Gaïa invente la première arme, une serpe tranchante, avant de s’adresser ainsi à sa progéniture séquestrée :

« Enfants issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu des œuvres infâmes. »

Et tous ses enfants gigantesques forts fiers à cent bras de se taire, pris de terreur et de respect pour leur mère. Le plus jeune des Titans, Cronos, accepte la mission. Gaïa lui remet la harpe tranchante.

Tandis que la nuit tombe, le grand Ciel, avide d’amour s’approche de Gaïa pour s’épandre sur elle. Gaïa laisse alors Cronos sortir, qui tranche les bourses de son père. Ce dernier se retire en hurlant de Gaïa, qui ne témoigne d’aucune commisération.

 

Gaïa « jeune divorcée », débarrassée d’Ouranos,  prend pour amant un autre de ses enfants, Pontos, l’immensité salée dont elle crée d’autres réalités. Elle donne naissance à Thaumas, l’étonnement personnifié, ainsi qu’à d’autres prodiges des mers, dangereux et fascinants, comme par exemple Charybde, le gouffre qui engloutit les marins aventureux, Eurybiè, la puissance incarnée « dont la poitrine enferme un cœur d’acier » et Cetô le moby-dick antique, l’immense et terrible monstre des mers qui dévore tout sur son passage. 

 

Gaia libérée est dite pélorê, à la fois merveilleuse et monstrueuse, elle n’obéit qu’à ces lois : celles qu’elle édicte elle-même. Car il n’est pas un règne, ni une fin de règne dont elle ne soit l’instigatrice. C’est elle qui instille la révolte de Cronos, c’est elle qui crée l’Olympe, comme lieu géographique, mais aussi comme lieu de pouvoir, là où se réunit l’assemblée des dieux. C’est elle qui fait et défait les rois, assurant la justice et la succession des générations, car dans la mythologie les princes en particulier et les hommes en général ont tendance à devenir d’abominables tyrans ou des jolis-coeurs plus ou moins libidineux. Comme son père, Cronos refuse de reconnaître ses enfants par crainte que l’un d’eux ne le détrône. Si Ouranos séquestrait les siens, Cronos les dévore. Gaïa l’imaginatrice invente la ruse suivante : à la place de son dernier né Cronos ne fera qu’une bouchée de la grosse pierre entourée de langes que lui tendra son épouse. La ruse ourdie par les conseils de Gaïa fonctionne à merveille. Non seulement Gaïa imagine le subterfuge qui a aidé sa fille à sauver ses enfants mais elle recueille le nouveau-né, Zeus, le cache et l’éduque et, lorsqu’il est en âge de gouverner, lui confie le tonnerre et la foudre pour qu’il prenne le pouvoir à son tour, devenant le maître de l’Olympe. 

 

Voici Gaïa grand-mère de rois, mais grand-mère quand même. Naturellement elle entre dans ce nouvel âge pour se mettre à la tapisserie et faire des gâteaux, à sa manière. Lorsqu’elle se met aux fourneaux, elle cuit de nouvelles créatures, mortelles, les hommes, dont certains mythes racontent qu’ils sont nés des frênes, d’autres des pierres et, surtout, la première femme, Pandore, issue d’une poignée de terre façonnée par la main d’Héphaïstos, si bien que nous avons tous une parcelle de Gaïa en nous. Lorsqu’elle se met au fuseau, c’est pour filer le destin, car Gaïa a atteint le stade ultime du savoir : de conseillère, elle est devenue oracle. A Zeus elle révèle l’issue de la guerre contre les Titans et l’encourage à libérer les Cent-Bras. 

 

Gaïa grand-mère est également d’une autorité spectaculaire. Enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants tremblent devant ses avis et ses coups de gueule inattendus, car nul n’en est à l’abri, pas même les siens.

Tous et toutes s’inclinent devant ses conseils les plus étranges et l’écoutent sans broncher, même la déesse de la sagesse, Athéna, à qui elle demande de lui confier le sperme qu’Héphaistos aura laissé sur elle après avoir essayé de la violer pour en créer le roi légendaire athénien, Erichtonios.

 

Les aventures de cette vieille dame indigne ne se tempèrent pas avec l’âge. Gaïa vénérable ne perd rien de sa fougue et demeure une révoltée, une révoltée puissante autant qu’imprévisible. Sur le tard, après avoir établi l’ordre olympien, elle se prend d’une passion brutale pour Tartare, qui n’est pas le dieu de la viande crue finement émincée et bien assaisonnée, mais qui abrite le séjour des morts. Mamie rock, version hard, elle donne naissance à un dernier fils, Typhon (ou Typhée dans les versions moins décoiffantes), créature monstrueuse digne de l’imaginaire heavy metal, avec cent têtes de serpents, des yeux de foudre et une voix plus puissante qu’une armée de guitares électriques déchaînées (les textes grecs évoquent des cris faisant trembler les montagnes).

 

Cette passion morbide et infernale manque de conduire Gaïa à sa perte, car, dans le combat qui oppose Zeus à Typhon, elle manque de périr, brulée par les flammes conjointes de Typhon et des éclairs de Zeus. Depuis Gaïa, l’éternelle rebelle, est sage et se suffit de donner des oracles aux dieux et des avertissements aux hommes…jusqu’à aujourd’hui.