Grand Écart — Androclès et les lions du cirque

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

Notre imaginaire associe étroitement le cirque à cette exposition de bêtes exotiques, étranges ou réputées féroces que résume le mot savoureux de ménagerie. Mais entre les animaux et le cirque, le divorce est en passe d’être consommé. C’est ainsi qu’André-Joseph Bouglione, dont le nom est attaché à une célèbre famille de saltimbanques, a fait sensation au printemps 2017 en annonçant qu’il renonçait à maintenir des animaux en captivité. Pour expliquer sa décision l’ancien dompteur a donné dernièrement, au cours de diverses interviews, plusieurs types de justifications : morale, en assimilant la captivité à la prison à vie ; écologique, en évoquant la disparition qui menace plusieurs espèces ; mais la principale raison qu’il invoque est l’évolution des sensibilités, au moment où le cirque Pinder se voit contraint de cesser ses activités faute de spectateurs : « Je ne fais pas ça pour plaire à ma famille, mais pour plaire au public. »

L’étymologie grecque du mot cirque nous renvoie au cercle, même si celui-ci, en s’allongeant chez les Romains pour permettre les courses de chevaux, a donné la forme du Circus Maximus ou de la Place Navone, ancien cirque de Domitien. Mais le peuple romain n’appréciait pas seulement les courses de chars : on sait que ses dirigeants lui donnaient aussi en cadeau différents jeux, parmi lesquels des venationes qui malgré leur nom tenaient plus du massacre que de la chasse : c’est ainsi que, lors de l’inauguration du Colisée sous Titus, périrent 5000 animaux sauvages et 4000 animaux domestiques ! Ce goût du sang des bêtes livrées aux hommes (et des condamnés à mort livrés aux fauves) semble témoigner d’une sensibilité bien éloignée de notre récente compassion pour les animaux en cage : mais  l’étude des mentalités antique et moderne révèle une réalité sans doute un peu plus complexe. En témoigne l’histoire d’Androclès, très célèbre dans l’Antiquité, telle que la rapporte Aulu-Gelle[1]. On y voit un énorme lion s’approcher d’un condamné à mort, lors de jeux de cirque, et lui manifester les plus grandes marques d’affection. L’explication vient ensuite : Androclès, esclave africain fugitif, a guéri ce lion en retirant de sa patte l’épine qui le faisait souffrir, et les deux amis ont partagé pendant trois ans la même grotte, le fauve nourrissant son compagnon des « meilleurs morceaux des bêtes qu’il prenait à la chasse ». L’empereur, cédant aux instances du public – informé de l’histoire par une tablette qu’on a fait circuler dans les gradins ! – prononce alors la grâce d’Androclès et lui fait don du fauve… Cette anecdote nous en apprend moins sur les lions que sur les hommes, en mettant en évidence le rôle-clef de nos représentations mentales. L’esclave déshumanisé et le lion réduit à sa dimension de bête féroce sont condamnés à jouer un scénario décidé à l’avance : or la découverte de l’amitié qui les lie fait ressortir soudain, chez ces deux êtres réputés inférieurs, une dimension humaine à laquelle le public peut s’identifier, et qui le conduit à demander leur grâce… A noter que l’histoire d’Androclès, pour singulière qu’elle puisse paraître, n’est pas isolée dans la littérature antique : on vantait volontiers la clémence du lion, et Pline l’Ancien rapporte deux anecdotes similaires, dont celle d’un certain Elpis de Samos, auquel l’animal, s’étant vu débarrassé d’un os fiché dans sa gueule, « témoigne sa reconnaissance en apportant du gibier[2] ».

Les philosophes de l’Antiquité leur déniant la raison (réservée aux dieux et aux humains), les animaux sont donc réduits à la fonction que leur assigne l’homme. Cicéron écrit, témoignant d’un anthropocentrisme radical qui n’est pas sans rappeler le chapitre un de la Genèse : « Nous voyons une multitude d’animaux, les uns faits pour nous nourrir, les autres pour cultiver nos champs, d’autres pour nous traîner, d’autres pour nous vêtir, et enfin l’homme lui-même, dont la fonction, pour ainsi dire, est de contempler le ciel et d’honorer les dieux, tandis que la terre et les mers sont au service de ses besoins[3]. » Ainsi, le même animal connaît-il des sorts très différents suivant le rôle qu’on lui donne : le chien par exemple peut tantôt faire l’objet d’une crucifixion rituelle en souvenir de son silence lors de l’attaque du Capitole[4], tantôt être utilisé pour garder les troupeaux ou protéger la maison, tantôt se voir choyé jusqu’à l’excès, comme Issa, cette petite chienne plus chère à son maître que le moineau de Lesbie, dont Martial fait un éloge ambigu[5]… De même le sort des oiseaux sacrés – oies consacrées à Junon ou poulets nourris pour prendre les augures – n’est pas le même que celui de leurs semblables destinés à varier la chère des festins, sans parler des divers volatiles de compagnie que les Romains affectionnent[6]

La plupart des philosophes modernes n’ont guère été plus favorables aux animaux que leurs collègues antiques : l’intuition des poètes se montre dans ce domaine plus pénétrante que le froid rationalisme des penseurs classiques. Quand Descartes réduit les bêtes à des mécanismes insensibles, La Fontaine lui répond par le Discours à Madame de la Sablière, et entretient dans ses fables une savoureuse ambiguïté entre l’homme et l’animal ; de même Les Métamorphoses d’Ovide suggéraient à leur manière une continuité entre les différents règnes… Chez les philosophes, Montaigne fait figure d’exception : battant en brèche l’anthropocentrisme de son temps, il recueille dans l’Apologie de Raimond Sebond[7] un nombre considérable de faits qui illustrent la sagacité des bêtes – dont l’histoire d’Androclès, traduite in extenso – et dénie à l’homme le droit de s’adjuger une quelconque supériorité sur l’animal : «  Comment connaît-il par son intelligence les branles internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d’eux à nous conclut-il la bêtise qu’il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle ? » Sa réflexion, de même que, trois siècles et demi avant lui, le rapport fraternel de François d’Assise à la création, nous paraît infiniment plus moderne que les assertions de Descartes ou Malebranche…

Avec cette tradition contrastée nous ne sommes guère exempts des contradictions relevées déjà chez les Romains. Un film récent illustre bien cette schizophrénie de notre sensibilité contemporaine : il s’agit de Corps et Âmes, de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi, qui a remporté l’Ours d’or de Berlin en 2017. Le film évoque la naissance d’une relation amoureuse entre une jeune femme et un homme un peu plus âgé, qui font le même rêve : on y voit, dans un cadre forestier, les délicates approches d’une biche et d’un cerf, dont la ressemblance avec les deux personnages humains finit par s’imposer au spectateur : le rêve, ici, reprend l’antique suggestion de la métamorphose. Or, en contrepoint de cette infinie délicatesse nous est présenté, avec la froide précision d’un documentaire, le lieu de travail où les deux personnages font connaissance : il s’agit d’un abattoir, et la cruauté des images de bêtes taillées en pièces est telle qu’on a dû mettre au début du film un avertissement pour prévenir le spectateur. D’un côté la vision idyllique d’un couple animal dans la nature, de l’autre la brutalité d’un traitement qui réduit la bête à des quartiers de chair sanguinolente… Nous tenons ici deux pôles de la condition animale, entre lesquels l’enceinte de la corrida, le laboratoire où l’on manipule les cobayes, les hangars surpeuplés des élevages intensifs, le pré où broutent les vaches, le parc animalier, la maison où notre chat consent à nous recevoir représentent toutes les nuances de nos rapports aux bêtes. Le film de Ildiko Enyedi n’est bien sûr pas neutre : il témoigne d’une évolution de la sensibilité contemporaine, avec l’utilisation de l’image comme arme au secours des animaux. La mode végane s’est ainsi nourrie – si on peut dire – de vidéos visibles sur Internet, qui présentent dans toute leur horreur les conditions de certains élevages industriels… Et c’est sans doute à l’invention des frères Lumière, plus qu’à tout autre facteur, qu’on doit la disgrâce des animaux de cirque : les documentaires animaliers nous présentent en effet tous les jours à la télévision – en raison inverse de leur rareté – des animaux sauvages en liberté dans leur milieu naturel, avec pour conséquence que l’éléphant, la girafe, le lion ou le tigre ne piquent plus la curiosité de personne, et que nous supportons de moins en moins de voir derrière des barreaux ces bêtes, devenues familières, dont nous venons d’admirer les gracieuses évolutions dans un cadre magnifié par l’art du cinéaste… Quant à se retrouver face à face avec un de ces fauves si attendrissants, c’est une autre histoire. Aulu-Gelle finit son récit en racontant qu’Androclès et son lion, une fois  libérés, se promenaient paisiblement dans les rues de Rome, acclamés par la foule qui leur jetait de l’argent et des fleurs. On imagine mal une telle scène dans nos villes : le fauve serait rapidement neutralisé au nom de la sécurité publique, son propriétaire exotique arrêté et soumis à un contrôle d’identité, voire dirigé vers un centre de rétention, pour peu que ses papiers ne soient pas en règle… Et si le public ne supporte plus de voir des animaux privés de liberté, le Ministre de l’Intérieur a prévu, dans sa nouvelle loi, de doubler le délai d’enfermement des étrangers en situation irrégulière…

J-P P.

 

[1] Aulu-Gelle, Nuits attiques, Livre V, 14

[2] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre VIII, 21

[3] Cicéron, Tusculanes Livre I, Ch. XXVIII, 69

[4] Il s’agit de l’épisode fameux où les oies suppléent les chiens, lors de l’invasion des Gaulois de Brennus, en  390 av. J-C. Cf. Tite-Live, V, 31

[5] Martial, Épigrammes, I 109

[6] Voir sur ces sujets : Jacqueline Amat,  Les animaux familiers dans la Rome antiques, Les Belles-Lettres, 2002

[7] Essais, II, 12


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