Grand Écart — Sénèque et la haine du temps libre

 

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

 

« Je suis surbooké ». L’expression, fort employée, et souvent teintée d’une satisfaction à peine dissimulée, est une des plus significatives de notre société. Naguère, on se reconnaissait plutôt débordé – terme qui suscite volontiers l’image d’un flot d’affaires venant vous submerger de l’extérieur. Le franglicisme à la mode implique un rapport au temps un peu différent : le mot vient, comme on le sait, de cette pratique commerciale qui consiste à réserver plus de places qu’on en a de réellement disponibles. Si l’on peut être « débordé » par un concours de circonstances indépendant de sa volonté, nul n’est surbooké, en revanche, sans que sa responsabilité individuelle ne soit impliquée : cette situation est donc le résultat d’engagements personnels consentis, à défaut d’être assumés… On notera par ailleurs que l’expression se retrouve souvent dans la bouche de personnes exemptes d’obligations professionnelles, en particulier ces retraités alertes qui forment désormais une classe importante de la société. Elle renvoie à une sorte d’angoisse du temps libre où se superposent deux éléments hétérogènes : la crainte de perdre son temps en vivant des moments qui ne produisent rien ou qui ne profitent pas, et quelque chose de plus métaphysique qui relève de l’Ennui pascalien : l’angoisse d’avoir à affronter le vide de l’existence et le besoin de meubler celle-ci par toutes sortes de divertissements.

On serait tenté, suivant la première observation, de relier cette inflation d’activités programmées à l’avènement du capitalisme moderne : cette frénésie de rendement qui l’accompagne, après avoir conquis le monde du travail, semble avoir désormais débordé sur la « civilisation des loisirs ». Or on est surpris de trouver déjà dans Sénèque, au Ier siècle ap. J.-C., une dénonciation très vigoureuse d’un comportement similaire chez ses contemporains. Ainsi son traité De la brièveté de la vie, sans donner évidemment au fameux time is money le sens que lui confère notre monde productiviste, file la métaphore financière pour évoquer, dans une intention opposée, notre rapport au temps :

« Il en est ainsi : nous ne recevons pas une vie brève, c’est nous qui la rendons telle : nous ne sommes pas pauvres mais nous gaspillons. Un trésor royal, quand il est tombé dans les mains d’un mauvais maître, se voit dissipé en un instant, alors que même une modeste fortune, confiée à un bon garde, s’accroît à l’usage : ainsi notre vie s’étend largement pour qui sait en disposer. » Et plus loin : « Nul n’évalue le prix du temps : on use de celui-ci sans retenue, comme s’il était gratuit. »[1]

Or la cible essentielle du philosophe, ce sont ceux qu’il appelle les occupati. Le terme, déjà utilisé par Cicéron, est plus fort en latin que son descendant français. Le latin occupare, qui désigne l’action d’arriver le premier pour s’emparer d’un bien, est plus proche du sens de accaparer : la hâte qu’il connote nous rapproche donc de nos surbookés d’aujourd’hui. On sait que la société romaine, qui pouvait se reposer pour toutes les tâches ingrates sur les esclaves comme nous sur les machines, était composée en grande partie de gens oisifs, et les occupati énumérés par Sénèque dans les exemples qu’il prend ne sont pas forcément des individus qui se dépensent beaucoup : on y trouve des collectionneurs, des spectateurs de jeunes garçons à la lutte, des gens qui passent leur temps chez le coiffeur, des passionnés de chant, des indolents qui se font porter en litière, des joueurs d’échecs[2], des amateurs de bronzage (ceux qui se font cuire au soleil, nous dit-il plus précisément)…

Sénèque oppose toutes ces occupations futiles au véritable temps libre, qui est aussi le temps de la liberté intérieure, c’est-à-dire l’otium. La vie de ces gens-là, nous dit-il, loin d’être paisible (otiosa) relève plutôt d’un empressement paresseux (occupatio desidiosa) ou d’un mol affairement (iners negotium)[3]. Il s’agit d’abord de se fuir soi-même, en aliénant sa propre existence. Or c’est précisément en remplissant artificiellement son temps qu’on le raccourcit. Cette course perpétuelle aux occupations, en effet, nous projette constamment vers l’instant suivant : « chacun précipite sa propre vie, souffre du désir du futur et de l’ennui du présent. » Et plus loin : « le plus grand obstacle à la vie est l’attente, qui est suspendue au lendemain et anéantit le jour présent ».[4] Le véritable otium, au contraire, échappe à la tyrannie des occupations programmées aussi bien qu’à l’avance inexorable du temps ; il permet d’embrasser tous les siècles et de converser par la lecture avec les sages qui nous précèdent : on a compris qu’entre Lucrèce et le journal télévisé, Sénèque a fait son choix…

 

Semblables à ces Romains évoqués par Sénèque, nous n’avons de cesse de combler notre temps libre par des moyens plus ou moins artificiels. Tout instant de loisir semble aspirer l’activité qui viendra le remplir : la double acception du terme est là pour nous le rappeler. On notera d’ailleurs qu’on trouve la même ambivalence dans le latin vacare, qui désigne à la fois le fait de n’avoir rien à faire et d’être occupé à quelque chose. Non seulement nous pratiquons toutes sortes d’« activités » assez similaires à celles mentionnées ci-dessus, mais nous consacrons des heures aux médias, la télévision en particulier, qui nous arrachent à nous-mêmes aussi efficacement que ces spectacles dont les Romains faisaient leur pain quotidien. Or le temps médiatique, qui nous régit largement, est dominé par cette impatience que dénonçait le philosophe antique. Les journalistes, à l’affût permanent du scoop, obsédés par la pointe de l’actualité, sont constamment dans l’anticipation : ils n’attendent plus qu’un événement ait lieu pour en parler, réduits à de hasardeuses conjectures, voire de désastreuses imprudences. Jean-Claude Guillebaud, qui pointe cette attitude[5], y voit le signe du rapport perverti que nous entretenons avec le temps, désormais découpé non plus par le rythme des fêtes traditionnelles, mais par la précision infinitésimale de nos instruments modernes : « Le temps, haché menu, déferle littéralement sur nous. Il nous invite sans cesse à presser l’allure. L’ennui, c’est que la durée apaisée et la lenteur minimale sont constitutives de la vie. »

Le pire est que les enfants eux-mêmes sont très tôt soumis à cette injonction dominatrice, pour reprendre l’expression de Guillebaud : il faut à tout prix les occuper, les inscrire à des activités, et, faute de mieux, les coller devant la télévision de peur qu’ils ne s’ennuient. Il faudrait savoir parfois, comme le dit aussi Montaigne[6], résister à la tentation de combler ce vide du temps disponible et retrouver les bienfaits du désœuvrement. Dans un des chapitres du Grand Meaulnes consacré à La fête étrange on voit le héros parcourir la mystérieuse demeure où les adultes exaltés organisent rondes et farandoles. Il entre soudain dans une pièce silencieuse. « Là aussi c’était fête, mais fête pour les petits enfants », nous dit le récit. Et voici en quoi consistent leurs occupations : « Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux ; d’autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d’images ; d’autres, auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient au loin, dans l’immense demeure, la rumeur de la fête. » La fête absolue, c’est de n’avoir rien de prévu, rien à faire, et de devoir ne rendre des comptes à personne. Du moins jusqu’à un certain âge…

 

 

J.-P. P.

 

 

 


[1] Sénèque, De brevitate vitae, I,4 et VIII,2

[2] Plus précisément de latrunculi, l’ancêtre du jeu d’échecs.

[3] Sénèque, De brevitate vitae, XII 2 et 5

[4] Sénèque, De brevitate vitae, VII,8 et IX,1

[5] « Une impatience très barbare », CinéTéléobs du 10 mai 2014

[6] « Je n’ai rien fait aujourd’hui. – Quoi ? N’avez-vous pas vécu ? » Essais, III, 13


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