Grand Écart - Tibulle et les multinationales

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

Ces siècles de fer célèbrent non pas l’amour mais le pillage : et pourtant le pillage produit bien des malheurs. C’est le pillage qui équipe les farouches combattants des armes de la discorde : de là viennent le sang versé, le meurtre et la mort avancée ; c’est le pillage qui poussa à redoubler les risques sur la mer inconstante, quand il munit de rostres belliqueux les esquifs incertains. Le pilleur désire occuper d’immenses plaines, pour faire paître sur d’innombrables arpents quantité de moutons ; il recherche la pierre étrangère et pour lui mille attelages robustes emportent une colonne dans le tumulte de la ville ; une digue ferme la mer indomptable, afin que le poisson, tranquille à l’intérieur, ignore les menaces des tempêtes…

Cette tirade intervient, de façon un peu incongrue, au milieu d’une élégie où le poète Tibulle se plaint de ce que sa maîtresse, entraînée par un autre amant, réside désormais à la campagne. Le texte est construit autour d’un certain nombre d’antithèses : à l’amour sont associées en effet la campagne, où réside l’aimée (« Vénus elle-même a émigré vers les vastes champs ») mais aussi la célébration des origines, ce temps béni où dit-on « les dieux éternels s’avouaient sans rougir les esclaves de Vénus ». En opposition à cette nébuleuse thématique, le pillage, la ville, et « les siècles de fer », c’est-à-dire l’époque du poète, expression qui fait écho au vers 2 de l’élégie : « il faut un cœur de fer, hélas, pour rester à la ville[1]. »

Tibulle dénonce donc ici, comme une innocence perdue, le besoin de s’enrichir, en le reliant à celui de conquérir le monde – qui correspond, selon la tradition épicurienne, à l’incapacité de demeurer chez soi pour profiter des plaisirs simples à sa disposition. Cette posture n’est pas isolée dans son œuvre : on la trouve dès sa première élégie où, dédaignant les richesses, il célèbre la vie domestique et le bonheur d’être couché avec sa bien-aimée en entendant souffler  le vent ; de même dans un autre texte, pour justifier son refus de suivre son protecteur Messalla à la guerre, il évoque l’heureux règne de Saturne, quand les marins, « errant à la poursuite du gain en des terres inconnues, n’avaient pas encore chargé leurs vaisseaux de marchandises étrangères[2]. » Tibulle n’est pas le seul à s’exprimer ainsi : cette dénonciation d’une cupidité poussant à entreprendre de funestes voyages constitue un topos chez les poètes élégiaques, allant de pair avec la condamnation du luxe décadent. Ainsi Properce consacre-t-il un poème de soixante-douze vers aux risques mortels de la navigation, engendrés par l’appât du gain : « Argent, c’est toi qui rends la vie inquiète et nous ouvres avant le temps le chemin de la mort (…) C’est toi qui engloutis Pétus, faisant voile vers le port de Pharos, dans la mer aux crises incessantes[3]. » Ovide, évoquant lui aussi l’âge de fer au début de ses Métamorphoses, le caractérise par « amor sceleratus habendi », le désir criminel de posséder, avec cette conséquence immédiate : « le marin livra sa voile aux vents qu’il connaissait mal encore » et il conclut désabusé un peu plus loin : vivitur ex rapto[4] : on vit de ce qu’on arrache de force…

 

C’est donc entendu, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » : le texte de Tibulle semble illustrer la phrase de Pascal, même si le solitaire de Port-Royal et l’amant de Délie n’ont pas tout à fait la même idée de la manière d’occuper le repos domestique… La réflexion de Pascal, qui se situe au début de sa célèbre pensée sur le divertissement, revêt une portée résolument métaphysique : les hommes se jettent dans « des entreprises hardies et souvent mauvaises » pour échapper « au malheur de notre condition faible et mortelle. » Tibulle, comme on l’a vu, assigne plutôt à cette force centrifuge des mobiles d’ordre moral : l’anaphore praeda (qui désigne littéralement le butin du guerrier) structure sa tirade ; à ce mot, le poète oppose le terme venerem. Celui-ci fait écho aux allusions précédentes à la déesse de l’amour mais, délesté de sa majuscule, il prend ici une acception plus large. D’un côté la violence prédatrice qui gouverne le monde, de l’autre, un comportement qui serait fondé sur la bienveillance, la grâce et la séduction. Entre ces deux conceptions des rapports humains, on n’a guère de peine à deviner où vont les sympathies du poète… Cette réflexion reste cependant purement morale, elle ne comporte aucune dimension politique : l’impérialisme étant consubstantiel à l’identité romaine, sa condamnation est aussi peu concevable pour un contemporain de Tibulle que l’athéisme chez un intellectuel européen du Moyen Âge ou de la Renaissance.

Mais pour nous, lecteurs modernes, il en va différemment : un individu du XXe siècle tombant sur ce passage pouvait y voir une condamnation des guerres coloniales et du pillage systématique des terres conquises ; aujourd’hui nous y retrouvons volontiers les maux que dénoncent nos différentes ONG. Nous savons ainsi que le contrôle des ressources indispensables à notre mode de vie est à l’origine de nombreux conflits, au Moyen-Orient et ailleurs. Et quand ce ne sont pas directement les États, de grandes multinationales, aussi puissantes qu’eux, se chargent de mettre la main, très souvent au détriment des populations locales, sur les richesses convoitées… « L’occupation d’immenses plaines », désormais nommée « accaparement des terres », est hélas toujours d’actualité, en Indonésie pour planter des palmiers à huile, au Brésil pour étendre encore les haciendas des riches propriétaires terriens, etc. Et nous recherchons toujours la pierre étrangère pour dresser de nouveaux monuments, et plus encore pour trouver les métaux nécessaires à nos portables et aux piles de nos voitures électriques… On peut même faire du texte de Tibulle une lecture écologique : les hyperboles qui émaillent sa seconde partie suggèrent une démesure pernicieuse qui bouleverse l’équilibre naturel[5]. L’âge d’or est présenté chez les poètes latins comme une parfaite harmonie entre la nature et les hommes, avant que ceux-ci, en introduisant la technique, n’entreprennent de la domestiquer : notre siècle découvre à son tour, peut-être un peu tard, les dangers de l’âge de fer…

 

Ces lectures sont-elles légitimes ? La question n’est pas pertinente. Dans un essai brillant et plein d’humour, Pierre Bayard fait observer, à la suite de Borges, que « toute lecture produit des perturbations sur les textes qu’elle prend pour objet, au point, quand elle est parvenue à son terme, de les avoir parfois sensiblement modifiés[6]. » Ces perturbations peuvent bien sûr être produites par des livres plus récents, comme le montre Bayard, mais  aussi par tout l’environnement culturel du lecteur… Du reste, si l’on reprend la terminologie de l’auteur du Plagiat par Anticipation, on ne peut écarter l’hypothèse que Tibulle ait subi « l’influence rétrospective » des chansons post-soixante-huitardes, telles que la Ballade de la Désescalade de Graeme Allwright, qui préfigure, en plus optimiste, nos interrogations actuelles sur la décroissance : Ecoutez la ballade / de la désescalade / il n’est pas trop tard / pour commencer / la douce sérénade / de la désescalade / un peu moins chaque jour / et c’est gagné ; ou le refrain repris en chœur par Félix Leclerc, Robert Charlebois et Gilles Vigneault, lors de la « Superfrancofête » du Québec en août 1974 – refrain dont on retrouve l’écho manifeste dans plusieurs élégies du poète latin : Quand les hommes vivront d’amour / il n’y aura plus de misère / les soldats seront troubadours / mais nous nous serons morts mon frère ; ou encore cet Âge d’Or au lyrisme puissant chanté par Léo Ferré autour des années 68 : Nous aurons du pain / doré comme les filles / sous les soleils d’or / Nous aurons du vin / de celui qui pétille / même quand il dort (…) Nous aurons l’amour / dedans tous nos problèmes / et tous nos discours / finiront par je t’aime…

C’était il y a un demi-siècle. En ce temps-là, bien plus éloigné de nous que l’époque de Tibulle, on pouvait encore conjuguer l’Âge d’or au futur…

J-P P.

 

 

 

 

[1] Tibulle, Elégies, II, 3, v. 40 à 51

[2] Tibulle, Elégies, I, 3, v. 38-39

[3] Properce, Elégies, III, 7, v. 1-2, 5-6

[4] Ovide, Les Métamorphoses, I, v. 131-133 et 144

[5] L’alliance de mots indomitum moles, la digue opposée à la mer indomptable, souligne, dans le texte, l’intensité de cette lutte entre l’homme et la nature…

[6] Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation, Editions de Minuit, 2009


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