Grand Ecart - César et les Gaulois réfractaires au changement

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

Il y a quelques mois (c’était avant la crise des gilets jaunes, autant dire il y a un siècle) Mr Macron, en visite au Danemark et devant la reine Margrethe II, louait en ces termes l’aptitude de ses hôtes aux réformes, la comparant à l’esprit français : « Il ne s’agit pas d’être naïf, ce qui est possible est lié à une culture, un peuple marqué par son histoire. Ce peuple luthérien, qui a vécu les transformations de ces dernières années, n’est pas exactement le Gaulois réfractaire aux changements…) » Cette petite phrase, sortie de son contexte[1], n’a pas manqué de provoquer dans la sphère médiatique le bourdonnement auquel on pouvait s’attendre, et l’opposition a dénoncé une caricature inadmissible de notre peuple. Mr Macron s’est justifié le lendemain en invoquant « un trait d’humour » et en appelant à « prendre de la distance avec les polémiques et les réseaux sociaux. » La dimension humoristique du propos (par ailleurs plus ou moins improvisé) n’est guère contestable, et le choix du terme « Gaulois » en fait partie. Il s’agissait en effet de montrer la prégnance de la culture dans le comportement des peuples et comme Mr Macron ne pouvait guère opposer à luthérien le terme, intrinsèquement plus logique, de catholique (on imagine le tollé !) il a choisi de renvoyer à une histoire plus lointaine, en invoquant une filiation dont personne n’est dupe et qui, plus qu’à l’histoire, fait implicitement référence à Astérix et à son petit village farouchement attaché à ses traditions. (On ne sait si la reine du Danemark a saisi cette allusion.) Va donc pour le mot d’esprit : mais on n’ignore plus depuis Freud ses rapports avec l’inconscient, et du reste ce jugement de Mr Macron sur le conservatisme de nos compatriotes n’a rien de refoulé. Ne déclarait-il pas, presque un an jour pour jour auparavant (le 24 août 2017 à Bucarest) : «  La France n’est pas un pays réformable. Beaucoup ont essayé et n’ont pas réussi, car les Français détestent les réformes. »

 

Réfractaires aux changements les Gaulois ? Tel n’est pas en tout cas l’avis de Jules César, qui, dans La Guerre des Gaules, nous livre un jugement exactement opposé :

Informé de ces événements et redoutant le caractère faible des Gaulois, qui sont inconstants dans leurs résolutions et généralement avides de changements, César considéra qu’il ne devait pas compter sur eux. C’est en effet une coutume gauloise que de forcer les voyageurs à s’arrêter même contre leur gré pour leur demander ce que chacun d’eux a appris ou entendu dire sur chaque affaire ; dans les villes, la foule entoure les marchands et les force à révéler de quelle région ils viennent et ce qu’ils y ont appris. L’émotion provoquée par ces faits et ces paroles les conduit souvent à prendre, sur des questions majeures, des décisions dont ils doivent aussitôt se repentir, parce qu’ils sont asservis à des rumeurs incertaines et que la plupart de leurs interlocuteurs leur donnent des réponses inventées d’après leurs désirs[2].

En lisant cet extrait de César, on peut être frappé par un premier élément : les traits de caractère évoqués sont prêtés aux Gaulois en général et non à telle ou telle tribu. Ces réflexions interviennent en effet après un passage consacré aux guerres intestines des Germains : fonctionne ainsi l’opposition Gaulois/Germains (séparés par le Rhin) comme Mr Macron évoquait les Français dans leur ensemble (et non les Basques ou les Bretons) en les opposant aux Danois. Il ressort donc de ce texte que les Gaulois aiment le changement [novis plerumque rebus student] : mais de quel changement s’agit-il ? Les traductions françaises privilégient pour rendre, dans ce passage, novis rebus, des termes comme nouveau ou nouveautés : ce choix édulcore quelque peu le texte de César. En effet, comme nous le rappelle Elisa Romano, l’expression novae res, à la fin de la République, « se spécialise comme terme de lexique politique et linguistique, avec la signification de « changement négatif », donc de révolte, tumulte, complot [3]» ; chargé d’une connotation séditieuse, il est souvent associé aux aspirations révolutionnaires de la Plèbe. La traduction anglaise de la Loeb (« intent for the most part on change[4] ») ou le texte italien proposé par Giorgio Trave (« per lo più desiderosi di rivolgimenti ») qui nous orientent vers des transformations plus radicales semblent mieux rendre la portée de l’expression. De fait le paragraphe de César évoque trois dimensions de cette inclination gauloise aux changements, soit en ordre chronologique : une curiosité pour tout ce qui est nouveau, qui les pousse à interroger les voyageurs – phénomène accentué par leur crédulité ; leur goût pour les bouleversements, évoqué au début et à la fin du paragraphe, où on les voit prendre des décisions hâtives sur des sujets majeurs [de summis rebus] ; leur versatilité enfin, évoquée par un vocabulaire de l’inconstance (infirmitatem, mobiles, paenitent) et donnée comme une faiblesse qui provoque la défiance de César. Un Romain, pour qui le respect du mos majorum demeure le repère intangible, ne peut qu’être choqué de cette propension à tout renverser au gré des circonstances…

*

César ne précise pas si c’est aux ronds-points ou aux péages d’autoroute que les Gaulois forcent les voyageurs à s’arrêter pour leur poser des questions. En tout cas, comme il arrive, ce passage trouve dans l’actualité de notre société des résonances anachroniques. En dehors des gilets jaunes, sur lesquels nous reviendrons, les décisions prises sous le coup de l’émotion nous rappellent furieusement « les lois de circonstance », élaborées à la hâte pour répondre à l’émoi public, et très souvent dénoncées par les magistrats. (La dernière en date est la loi anticasseurs, suite aux débordements des manifestations de cet hiver.) Un autre élément remarquable, dans ce texte, est la perméabilité des Gaulois aux rumeurs incertaines et à toutes les nouvelles inventées de toutes pièces pour mieux les manipuler en nourrissant leurs fantasmes. Tout ce que l’on peut dire c’est que dans notre monde moderne les Gaulois ne semblent pas détenir le monopole de cet esclavage (le mot utilisé par César est serviant) aux fake news des réseaux sociaux…

Après la crise des gilets jaunes, Mr Macron porte-t-il le même jugement sur la répugnance des Gaulois aux changements, alors que le mouvement a témoigné, non sans confusion mais avec beaucoup d’opiniâtreté, d’une telle aspiration ? Commentant l’adhésion de la Plèbe à Catilina, Salluste fait cette réflexion : « La Plèbe tout entière, à cause de son goût pour les bouleversements [novarum rerum studio] approuvait son entreprise (…). Car toujours dans un État ceux qui n’ont aucune ressource envient les bons citoyens, exaltent les mauvais, haïssent le vieil ordre des choses, aspirent à un nouveau [vetera odere, nova exoptant][5]» Salluste évoque ici au moyen d’un vocabulaire moral, en assimilant les conservateurs nantis aux bons, et les pauvres qui se rebellent aux mauvais citoyens, ce qu’un historien moderne donnerait comme une exigence de justice sociale, mais sa réflexion reste pertinente. Le sentiment de frustration économique et d’exclusion politique a joué un rôle majeur dans la crise des gilets jaunes : il semble même qu’il l’ait emporté sur les revendications plus précises. Lilia Romano observe cette constante dans l’histoire romaine des novae res : « le désir ou la tentation de changer les choses ne se dirigent jamais vers un objet bien défini. » On aura vu ainsi au fil des semaines évoluer les revendications des manifestants – et les moyens l’emporter sur une fin de plus en plus floue…

On l’a compris : Mr Macron et les gilets jaunes ne parlent pas du même changement. À ce mot, le Président associait un programme de réformes inspirées pour une large part par le modèle libéral. La Plèbe gauloise accoutrée de jaune, elle, aspire confusément à une redistribution des cartes qui lui donnerait plus d’aisance économique et de responsabilité politique. Une chose semble acquise, en tout cas : même s’il s’agit d’un peuple instable, auquel on ne peut faire confiance, César ne peut prétendre changer la Gaule sans tenir compte des Gaulois.

J-P P.

 

 

[1] En voici la suite : mais encore que… nous avons tous quelque chose en commun, cette part d’européen qui nous unit et je crois pouvoir dire ici que le modèle danois nous inspire beaucoup.

[2] César, De Bello Gallico, livre IV, ch. 5

[3] Elisa Romano, L’ambiguità del nuovo : res novae e cultura romana (accessible en ligne)

[4] H.J. Edwards, Loeb Classical Library, 1917

[5] Salluste, La Conjuration de Catilina, Ch 37.


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