Grand Ecart - Nestor et les EHPAD

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

Qu’est-ce qu’un vieux ? Cette question, le plus souvent occultée sous le couvert d’une évidence implicite, a été récemment réactivée par le débat autour du confinement : face aux velléités d’un enfermement sélectif, obligeant les plus âgés à rester chez eux pour se protéger du virus[1], beaucoup de voix (le philosophe André Comte-Sponville, le biologiste Axel Kahn, et bien d’autres) se sont opposées à cette discrimination qui aboutissait à marginaliser tout un pan de la population. Les arguments mis en avant ont soulevé, directement ou indirectement, deux questions : d’abord la difficulté d’isoler – c’est le cas de le dire – des caractéristiques précises de la vieillesse, ensuite le rapport de cette classe d’âge avec le reste de la société. Comme souvent, la référence aux textes antiques peut nous permettre de prendre un peu de recul. C’est ainsi que Cicéron, un an avant d’être emporté par les convulsions de l’Histoire, a consacré à ces questions un petit ouvrage, le De Senectute, qui se présente à la fois comme un traité d’éthique individuelle et une défense et illustration du dernier âge, s’appuyant sur nombre d’exemples historiques. Selon un procédé qui lui est familier, l’écrivain prête ici la parole à Caton l’Ancien : le grand homme, qui incarne la tradition romaine, est mort depuis plus d’un siècle à un âge – quatre-vingt-cinq ans – qui renforce encore, s’il en était besoin, son autorité dans la matière qu’il aborde…

Qu’est-ce qu’un vieux ? Il est tentant, aujourd’hui comme hier, de donner à la question une réponse arithmétique, autrement dit de fixer un âge à l’entrée dans la vieillesse. Mr Macron, dans son allocution du 13 avril dernier, évoquait sans plus de précision les « personnes âgées » ce qui a prêté lieu au débat que l’on sait… Aujourd’hui il semble qu’on ait fini par fixer à soixante-cinq ans le seuil de « vulnérabilité », arrêt forcément discutable vu la croissance des risques avec l’accumulation des années, et ce n’est sans doute pas un hasard si ce seuil correspond à peu près à l’âge de la retraite. À propos d’un illustre Romain, Valerius Corvinus, qui fut consul six fois, Cicéron écrit : Quarante-six ans se sont interposés entre son premier et son dernier consulat : ainsi, pour lui sa carrière politique dura autant de temps que celui voulu par nos ancêtres pour atteindre le début de la vieillesse (initium senectutis)[2]. Le seuil de quarante-six ans correspondait en effet, chez les Romains, au moment où l’on passait dans l’armée de réserve. Cet exemple montre à la fois la tentation – voire la nécessité – d’institutionnaliser la vieillesse mais aussi le caractère arbitraire de cette mesure, forcément démentie par les faits. On ne peut définir un âge à partir duquel on serait vieux : celui-ci varie en fonction des époques, des sociétés, des cultures (le théâtre classique regorge de « vieillards » dont le modeste nombre d’années nous étonne), des caractéristiques individuelles, du statut social, et bien sûr (last but not least) de la santé. On peut même dire qu’on est toujours le jeune ou le vieux de quelqu’un : la langue grecque ancienne, qui utilise volontiers les comparatifs neôteroi ou presbyteroi pour désigner les jeunes et les vieux,  témoigne en cela d’une grande lucidité.

Faute de pouvoir définir le vieillard en termes quantitatifs, on peut se tourner vers des critères qualitatifs. Cicéron examine ainsi quatre caractéristiques généralement assignées à la vieillesse : le renoncement aux affaires, l’affaiblissement du corps, la privation des plaisirs, et l’angoisse de la mort prochaine[3]. Sa stratégie consiste, face à tous ces désagréments, soit à refuser d’en faire des éléments spécifiques du grand âge, soit à les relativiser (ce n’est pas si grave) soit en dernier ressort à invoquer la soumission à la loi de la nature. D’une manière générale, Cicéron s’attache à présenter une image positive, voire euphorique, de la vieillesse. Son rapport aux plaisirs ? Peu attirée par les festins, « elle ignore l’ébriété, l’indigestion, l’insomnie. » Sa relation à la mort ? « À mesure que je m’approche de la mort, il me semble qu’après une longue navigation je vois la terre et que je vais entrer dans le port. » Et l’affaiblissement du corps ? Peu importe qu’un vieux soit sans force, on ne lui demande pas d’en avoir. Et si la faiblesse est telle qu’il ne peut plus rien faire « alors, ce handicap n’est pas propre à la vieillesse, mais relève de la santé[4]. » Les conseils donnés pour préserver celle-ci ne seraient pas reniés par nos magazines actuels, si soucieux d’entretenir notre forme : faire de l’exercice, manger et boire avec modération, et surtout, Mesdames et Messieurs les retraités, ne pas oublier de nourrir aussi votre esprit, dont les aliments possèdent l’avantage d’alléger l’âme au lieu d’alourdir le corps – sans parler des bienfaits du jardinage, sur lequel Caton se montre intarissable…

Quant au rôle des vieux dans la société, Cicéron le traite encore par une comparaison nautique : « C’est donc parler pour ne rien dire que de prétendre que la vieillesse est impropre aux affaires : c’est comme si l’on disait que le pilote ne contribue pas à la navigation. (…) Ce n’est pas la force physique, la promptitude, l’agilité du corps qui font de grandes choses, c’est la réflexion, l’autorité, les avis qu’on donne[5]. » Joe Biden, qui vient de prendre à soixante-dix-huit ans la barre des Etats-Unis, ne renierait certes point ce jugement. Dans le récent débat, les opposants au confinement sélectif ont ainsi invoqué le rôle non négligeable que les retraités jouaient dans la société, par leurs engagements associatifs en particulier, mais aussi auprès de leurs petits-enfants, sans oublier le poids des élus : 65% des maires de France ont plus de soixante ans[6]. Et le Président du Conseil Scientifique lui-même est un septuagénaire…

Les vieux sont-ils mieux placés que les jeunes pour orienter les décisions du pays ? C’est ce que laisse entendre Cicéron qui reconnaît comme qualités inhérentes à la vieillesse l’esprit, la raison et la réflexion en ajoutant : « Si ces qualités manquaient entièrement, il n’y aurait pas du tout de cités. » La sagesse s’accroîtrait ainsi avec l’expérience et l’apaisement des passions : il oppose ainsi l’irréflexion (temeritas) de l’âge florissant à la sagesse (prudentia) de l’âge vieillissant[7]. Mais n’existe-t-il pas aussi des défauts propres à l’âge avancé ? L’orateur, se référant à l’opinion commune, cite l’avarice et la morosité, tout en accordant quelque excuse à ce dernier trait, de par la marginalisation qu’entraîne la vieillesse : on se croit dédaigné, méprisé, tourné en dérision (on est loin ici du pilote qui dirige le navire…)[8]. Mais il ne s’agit pas d’une fatalité : ce sont là des défauts imputables au caractère, non à la vieillesse. On le voit, tout à son souci apologétique, Cicéron use de deux arguments contradictoires : celui qui consiste à attribuer au grand âge les qualités qu’on lui reconnaît et l’autre à rejeter les défauts qu’on lui prête non sur les années, mais sur le caractère ou l’éducation : N’oubliez pas que la vieillesse dont je fais l’éloge dans tout mon discours est celle qui s’est construite sur les bases de la jeunesse[9].

Mais ce qui est vrai pour le reste l’est aussi pour la sagesse. Le prototype du vieillard sage, c’est Nestor, auquel Cicéron ne manque pas de faire référence[10]. Or le roi de Pylos, qui a déjà vu mourir deux générations d’hommes, rappelle au début de l’Iliade que ces prestigieux anciens faisaient déjà appel à lui et suivaient ses conseils[11]. Ce n’est donc pas à l’expérience accumulée, mais à sa capacité de réflexion que Nestor doit son statut de sage. Les vieux forment-ils une classe à part ? Ont-ils des comportements si différents des jeunes ? Sans doute quelques sondages nous inclinent à aller dans ce sens. Mais pour l’essentiel, on peut rejoindre Brassens lorsqu’il nous assure que le temps ne fait rien à l’affaire, et renvoie dos à dos « les petits cons de la dernière averse » et les « vieux cons des neiges d’antan ». Harpagon ne tirera aucune leçon de l’expérience : c’est que son avarice est due d’abord à sa nature. Et si Nestor nous paraît vieux, c’est moins par sa « sagesse » et ses conseils un peu convenus que par cette manie qu’il a, dès qu’il prend la parole, de regretter le temps passé et de se lamenter sur ses forces disparues.

À partir du moment où quelqu’un s’intéresse au présent en évitant de sombrer dans une nostalgie stérile ou de mimer une jeunesse qui l’a fui, on ne songe plus à son âge. Cicéron a sans doute raison sur ce point : il n’y a pas de vieux – seulement des grincheux qui se lamentent et des malades réduits à l’état de patients par le regard qu’on jette sur eux. C’est le cas aujourd’hui, hélas, de beaucoup de personnes enfermées dans des établissements spécialisés : n’oublions pas que la dernière lettre d’EHPAD nous renvoie à la dépendance.

Une dernière remarque, toutefois, qui vaut aussi bien pour Cicéron, Caton, que pour le présent billet. Le philosophe Alain faisait cette observation : si quelqu’un vous affirme que la distinction gauche/droite n’a pas de sens, vous pouvez être sûr d’avoir affaire à un homme de droite. De même, il est peu probable que ce soit un trentenaire qui vous assure que la vieillesse n’existe pas…

J-P P.

 

 

 

 

[1] Emmanuel Macron déclarait, dans son allocution du 13 avril 2020 : « Pour leur protection, nous demanderons aux personnes les plus vulnérables, aux personnes âgées, en situation de handicap sévère, aux personnes atteintes de maladie chronique, de rester même après le 11 mai confinées, tout au moins dans un premier temps. » Face aux levées de boucliers, cette injonction n’a pas été suivie d’effet, mais l’idée a été reprise par certains lors de la seconde vague.

[2] Cicéron, De Senectute, ch. XVII.

[3] Op. cit. chapitre V

[4] Pour les trois citations successives de ce paragraphe : voir chapitres XIII, XIX, et XI

[5] Chapitre VI

[6] Chiffres du 1er janvier 2019

[7] Chapitres XIX et VI

[8] À ce constat de Cicéron fait écho celui de Laure Adler :  « ici <en France> les vieux sont devenus des corps encombrants et un sujet si peu intéressant, et même gênant, qu’on préfère mettre la poussière sous le tapis et ne pas en parler. » Son livre La voyageuse de nuit (Grasset 2020) consacré au sentiment de l’âge et au statut social de la vieillesse, constitue le De Senectute d’une intellectuelle contemporaine, fondant sur de multiples exemples la riche réflexion qu’il propose.

[9] Citations tirées du chapitre XVIII

[10] Au chapitre X de son ouvrage.

[11] Iliade, Chant I vers 260 à 273


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