Grand Ecart - Xénophon et les parfums pour homme

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

Le secteur des cosmétiques en général, et des parfums en particulier, ne cesse d’afficher des taux de croissance bien supérieurs au reste du marché et, d’après les statistiques, les Français y consacrent une part de leur budget de plus en plus importante. Au moment où la question du pouvoir d’achat revient au premier plan dans le débat social, voici un domaine sur lequel ils pourraient faire des économies – si l’on en croit du moins les propos prêtés à Socrate dans Le Banquet de Xénophon.

Ce dialogue évoque, rappelons-le, un banquet donné par Callias en l’honneur du jeune Autolycus, qui vient de remporter le prix du pancrace aux Grandes Panathénées. Socrate et son groupe, rencontrés par hasard, y sont invités et finissent par accepter de s’y rendre. Le banquet somptueux, émaillé de divertissements, provoque les compliments de Socrate, qui refuse cependant la proposition de son hôte d’agrémenter le repas par des parfums :

Et si l’on nous apportait aussi du parfum, pour ajouter une agréable odeur au plaisir du banquet ? Non non, dit Socrate. Car de même que le vêtement qui sied à un homme n’est pas le même que celui qui sied à une femme, de même ce ne sont pas les mêmes senteurs qui leur conviennent. Et jamais sans doute un homme ne se met du parfum pour un homme. Quant aux femmes, surtout lorsqu’elles se trouvent être de jeunes épouses, qu’ont-elles encore besoin de parfum ? Elles sont d’elles-mêmes parfumées. L’odeur de l’huile dans les gymnases est plus agréable que ne l’est aux femmes le parfum, quand elle est présente, et plus désirable quand elle est absente. Car ceux qui s’enduisent de parfum, qu’ils soient libres ou esclaves, sentent aussitôt de la même façon, mais les odeurs qui viennent des efforts d’hommes libres demandent d’abord d’honnêtes occupations et aussi beaucoup de temps, pour être agréables et dignes de leur libre condition[1].

Dans ce passage on voit donc Socrate récuser l’usage du parfum (myron) en opérant une distinction entre les sexes, distinction qui aboutit au même refus de toute odeur artificielle : les femmes, d’elles-mêmes parfumées, n’ont pas besoin de myron, tandis qu’est préconisée pour les hommes l’odeur de l’huile d’olive (elaion), associée aux nobles exercices du gymnase. La distinction n’est pas d’ordre olfactif, mais éthique. Le parfum, qu’on s’applique de l’extérieur, n’appartient pas vraiment à la personne : il est un artifice, une sorte de fard. Un passage de l’Économique éclaire bien cet extrait du Banquet. On y voit Isomachus faire la leçon à sa jeune épouse, qui s’est fardée et a mis des chaussures à talon pour paraître plus grande. Dans le discours d’Isomachus, le fard est assimilé à une tromperie : Te semblerais-je donc un amant plus digne de tendresse, si je m’efforçais de te présenter mon corps en en prenant soin pour qu’il soit sain et robuste, et par là-même t’offrais une belle et authentique carnation, ou bien si, enduit de vermillon et les yeux fardés de fond de teint, je m’unissais à toi en te trompant, te donnant à voir et à toucher du vermillon au lieu de ma propre peau ?[2] On devine la réponse…

À ces adjuvants extérieurs Xénophon oppose, dans la bouche de Socrate, les exercices libéraux qui, ressortissant plus à l’être qu’au paraître, renvoient au mérite de leurs pratiquants, acquis au terme d’un effort continu. On reconnaît ici l’idéal d’une éducation qui associe la perfection du corps à la beauté de l’âme. À  Lycon qui plus âgé lui demande : « quelle odeur devons-nous avoir, nous qui ne fréquentons pas les gymnases ? » Socrate répond : « celle de l’honnêteté (kalokagathia) ». H-I Marrou définit ainsi cet idéal : la kαλοκἀγαθία, « le fait d’être un homme bel et bon ». Bon, ἀγαθός, c’est l’aspect moral, essentiel, on l’a vu, avec les nuances sociale et mondaine qui proviennent des origines. Beau, καλός, c’est la beauté physique, avec l’inévitable aura érotique dont il faut l’accompagner[3]. » Le jeune Autolycus, dont la beauté pudique illumine l’assemblée, semble incarner, dans l’œuvre de Xénophon, cet idéal traditionnel, tandis que Socrate, à cause de sa laideur, en représente seulement la dimension intellectuelle et morale, qui s’imposera de plus en plus dans l’éducation[4].

On peut trouver dans l’Économique le pendant féminin de cet idéal, tel que le voit du moins Xénophon. À sa jeune épouse qui lui demande le moyen d’être vraiment belle – sans recourir donc aux artifices de son maquillage – Isomachus conseille de ne pas rester assise à ne rien faire mais de participer aux travaux domestiques, exercice qui ne manquera pas d’augmenter son appétit, d’améliorer sa santé tout en lui donnant un plus beau teint… L’économie trouve donc ici sa pleine acception, antique et moderne, puisque les travaux de la maison permettent d’épargner les cosmétiques. (On autorisera les lectrices modernes à négliger la dimension parénétique du passage.)

 

Les soins du corps sont loin d’être absents de notre modèle social, et l’exercice physique fait partie des injonctions diffuses que véhiculent les différents médias, au nom de la santé et de l’élégance. Dans un univers où comme le note Bourdieu l’idéologie dominante dévalorise le gros sous toutes ses formes (y compris au niveau du langage), la minceur, associée à la finesse d’esprit et à la subtilité, est signe de distinction, et le corps devient l’image de l’être moral : Produit social le corps, seule manifestation sensible de la « personne", est communément perçu comme l’expression la plus naturelle de la nature profonde : il n’y a pas de signes proprement « physiques », et la couleur et l’épaisseur du rouge à lèvres ou la configuration d’une mimique, tout comme la forme du visage ou de la bouche, sont immédiatement lues comme expression d’une physionomie « morale », socialement caractérisée, c’est-à-dire d’états d’âme « vulgaires » ou « distingués[5](...) »

Voilà qui semble nous ramener aux vertus du gymnase socratique, mais avec une différence notable : les vertus libérales des exercices gymniques renvoyaient aux qualités réelles de l’individu, alors que nous vivons dans une société où le pouvoir des images (largement véhiculées par une publicité indifférente à toute morale), a pris le pas sur les valeurs éthiques. L’expression corporelle devient un signifiant censé engendrer son signifié. La société actuelle incite plus à la culture physique (individualiste et consumériste) qu’au perfectionnement moral : à ce titre, le corps peut et doit être transformé, comme la vertu devait être développée dans l’éducation traditionnelle. Au terme de cette logique – qui passe par l’exercice physique, le régime alimentaire, etc. – on aboutit à la chirurgie esthétique. Des actrices vieillissantes, et bien d’autres catégories de femmes, ou d’hommes, n’hésitent pas à y recourir, au risque parfois de voir s’altérer l’expressivité de leur visage, c’est-à-dire les traits les plus irréductibles de leur personnalité. Quand la forme corporelle tend à se transformer en simple signe extérieur détaché de ce que Bourdieu nomme « la nature profonde », le parfum au contraire, condamné par Socrate comme extérieur à la personne sur laquelle il est appliqué, est volontiers associé aujourd’hui à la personnalité. Agent de séduction, il se charge, à travers sa dimension érotique, de toutes les valeurs d’intimité, et son choix est censé révéler les ressorts secrets d’un caractère…

L’intervention de Socrate pose ainsi des questions toujours d’actualité, même si l’environnement social est évidemment très différent. En tout cas, des deux affirmations factuelles que Xénophon lui prête au sujet du parfum, l’une semble infirmée, l’autre confirmée par la société contemporaine. L’idée qu’un homme ne saurait se parfumer pour un autre homme[6], remarquable dans une cité où le modèle pédérastique constituait un pivot de l’éducation, ne semble plus vraie, et un certain nombre de publicités de parfums pour homme (Le Mâle, de Jean-Paul Gaultier, par exemple) jouent sur des connotations plus ou moins ouvertement homosexuelles. En revanche on peut observer qu’au moment où l’on remet de plus en plus en question les codes culturels spécifiques aux « genres » – en particulier sur le plan vestimentaire – l’idée de parfums réservés aux hommes ou aux femmes n’est guère contestée : elle constitue même, avec l’indéboulonnable parapluie noir attaché à la virilité, l’un des derniers bastions de la différence des sexes, confortée par la logique commerciale des slogans publicitaires…

Les familles Arnault et Bettencourt peuvent dormir tranquilles sur leur tas d’or : la courbe de leur chiffre d’affaires n’est pas près de s’infléchir, même après la lecture instructive de Xénophon…

J-P P.

 

 

 

 

 

 

[1] Xénophon, Le Banquet, II, 3-4. Les gymnases étaient réservés aux hommes libres : cf. Eschine, Contre Timarque, § 138. « un esclave, dit la loi, ne s’exercera pas, et ne se frottera pas d’huile dans les palestres »

[2] Xénophon, Économique, X

[3] Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’Education dans l’Antiquité. Le monde grec. Editions du Seuil, 1948

[4] Marrou rappelle que « à l’époque ancienne (…) le καλὸς κἀγαθός, c’est avant tout un sportif ».

[5] Pierre Bourdieu, La distinction (Ch.3- L’habitus et l’espace des styles de vie) 1979, Les Editions de Minuit

[6] Cette affirmation de Socrate semble implicitement corroborée par le passage des Thesmophories où Aristophane nous présente la tenue particulièrement efféminée du poète Agathon, celui-là même à qui Platon fait dire dans le Banquet qu’Eros demeure dans les lieux fleuris et parfumés : il n’est en effet pas question de parfum dans cette caricature très poussée. En revanche, d’autres passages du poète comique confirment la fonction érotique du parfum dans un contexte hétérosexuel : cf. Lysistrata, v. 47, v. 938-950, etc.


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