L’Ouverture de la mer — Invitation au voyage

 

Que le lecteur ne s’y trompe pas : la mer ouverte dont il est ici question n’a rien à voir avec celle qui engloutit l’armée impie de Pharaon lancée à la poursuite du peuple élu mené par Moïse, dans un chaos apocalyptique de chars démantelés, de chevaux agonisants, de hurlements sauvages  et de corps déchiquetés, broyés et noyés sous un ciel de plomb fondu, que Cécil B. DeMille inscrivit de manière indélébile, en 1956, dans la mémoire de l’Occident.

 

Si la palette des couleurs de la mer d’Anne-Laure Cartier de Luca varie au gré de l’humeur d’Éole et de Neptune, jamais elle ne vire au rouge : loin de s’ouvrir pour anéantir, elle le fait avec bonheur et générosité pour réunir, rassembler, métisser, au rythme alors régulier des saisons propices à la navigation. Héritière, assurément fort imparfaite, du rêve brisé d’oikoumène de Philippe et d’Alexandre de Macédoine, la Méditerranée romaine n’était alors que depuis quelques décennies devenue nostrum - si toutefois elle le fut jamais, fors une manifestation bien spécifique d’hybris romaine que les barbares vomis par les terres de l’intérieur ou par des mers australes encore inconnues devaient sévèrement sanctionner quelques siècles plus tard, faisant ainsi de la Méditerranée, fût-elle notoirement corruptrice et corrompue, un obstacle à peu près infranchissable et un champ d’affrontements chaotique, peu avant qu’elle ne devînt pour un temps le « lac musulman » pacifié du géographe nisibien Ibn Haqwal.

 

C’est d’ailleurs là un point commun singulier avec le roman dont cette Ouverture de la Mer constitue le second — du moins pour l'instant — volet,  Le Papyrus de la Via Appia. Protagoniste du titre, mais aussi en quelque sorte du récit, la voie consulaire inaugurée à partir de 312 av. J.-C. par le censeur Appius Claudius Caecus révéla successivement aux Romains les riches facettes de la civilisation hybride — étrusque, grecque, italique — de la métropole campanienne de Capoue ainsi que l’extraordinaire floraison artistique et intellectuelle des cités de Grande-Grèce avant de les mener, depuis Brindes, aux portes des cours raffinées de la Macédoine, au pied du roc calciné du Parthénon, et jusqu’au seuil des arcanes impénétrables de l’Égypte, si obstinément et si définitivement hermétiques à la pensée romaine et aux préceptes ancestraux du mos maiorum. Le troisième volet des aventures de Tiron sera-t-il placé sous le signe de l’Iris chrysoptère chère à Homère, notre arc en ciel, qui pourrait enfin lui indiquer, au terme d’un exil souvent évoqué, mais dont on ne sait finalement s’il est plutôt italien  ou plutôt égyptien, la voie qui mène de la terre au ciel ?

 

Or l’Égypte, au travers de ces lettres d’un père à son fils, est précisément le théâtre d’une grande partie de ce beau récit, tout à la fois fébrile et apaisé. Une Égypte dont on saisit d’emblée qu’elle n’est pas construite ici à grand renfort de fiches de lecture puisées dans d’incertains moteurs de recherche, intarissable source de connaissances pour tout auteur en mal de culture ou d’inspiration. Elle se dessine en teintes subtiles à partir d’une connaissance et d’un amour aussi manifestes que profonds pour ce pays et pour son peuple, encore aujourd’hui si formidablement et si intimement lié au limon de ses terres et au rythme des crues du Nil mais aussi, comme alors, si cruellement éprouvé. Il n’est, dès lors, que de se laisser guider par l’auteur le long des rives du grand fleuve, pour y suivre l’envol des ibis sacrés au-dessus des joncs, le rythme monotone et lancinant des travaux et des jours, en accompagnant Tiron un moment dans les encombrements d’Alexandrie, au milieu du fourmillement des lettrés de la grande bibliothèque, ou tout aussi bien dans la boue collante des champs du domaine de Philadelphia. Et là, qui pourrait soupçonner, tant la touche est légère, que le domaine ici attribué à Sénèque a entièrement ressurgi du néant à partir de trois pages du papyrologue néerlandais Pier Johannes Sijpesteijn, publiées en 1989 dans la très austère Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphie ? Les quelques lignes naguère consacrées par ce savant à un fragment de papyrus fragmentaire et oublié se muent ici en sons, en vie et en lumière.

 

De fait, si le premier volet de la trilogie de Tiron, dominée par le destin tragique et grandiose du formidable sénateur viennois Decimus Valerius Asiaticus, viscéralement ancré dans la ville de Rome, s’inscrivait directement dans l’immense et profonde épopée historique de Tacite, tout en s’inspirant des acquis de la recherche archéologique menée au cours de ces dernières années sur le Pincio, le récit apparaît ici plus dégagé des contingences de la documentation historique, et ne s’encombre pas de l’excès d’érudition ou du vocabulaire abscons qui viennent parfois badigeonner les évocations de l’Antiquité d’une main d’authenticité trop lourdement artificielle. Pourtant, l’aventure de Tiron se greffe sur deux décennies d’histoire de Rome extraordinairement fécondes, entre 48 et 70 après J.-C., qui embrassent le règne de six des douze Césars — de Claude à Vespasien. L’une des plus riches, des plus dramatiques et des plus mouvementées de l’histoire romaine. Cette fois encore, l’auteur a su reprendre, sans les dénaturer, quelques-unes des pages les plus puissantes et les plus émouvantes des auteurs anciens, où l’on retrouve souvent le plaisir intense de l’érudition, de l’esprit de finesse et de l’understatement, de longue date bannis des publications actuelles, que procurent toujours les pépites étincelantes nées jadis sous la plume d’Edward Gibbon, efficacement relayée par Pauline Guizot. Laissons-nous donc porter par le récit, sans nous hâter vers sa conclusion, nageons opiniâtrement dans les eaux noires de Baïes aux côtés d’Agrippine, tout à la fois coupable et victime du piège diabolique tendu par son propre fils, dînons avec l’empereur dans la salle à manger tournante évoquée par Suétone, et que les archéologues modernes s’acharnent aujourd’hui encore à vouloir localiser, fuyons nous aussi au milieu des cris de la foule les flammes qui dévorent le cœur battant de Rome au cours de l’été 64, mêlons-nous aux conjurés de Pison pour renverser la tyrannie ou pour mourir, assistons en amis et en disciples aux derniers moments forcément sublimes, et sublimés depuis à l’envi par l’art et la littérature, du tuteur infortuné de Néron, Sénèque, qui paya de sa vie finissante le fait d’avoir cru en l’illusion d’une cité platonicienne idéale, qui serait gouvernée par les philosophes : autant d’occasions de méditer aussi sur ces exempla dont Montaigne était si friand, et qui peuvent encore aujourd’hui, tout aussi efficacement, prêter à réflexion.  Assurément, d’aucuns ne manqueront pas de reprocher à l’auteur, aux antipodes d’une bonne partie de l’historiographie contemporaine, son réquisitoire sévère contre l’empereur Néron, posé dès les premières pages, et dont une bonne part procède d’auteurs anciens thuriféraires du règne de nouveaux souverains. Mais qui peut prétendre, à cet égard, détenir la vérité ?

 

En fait, le véritable souffle du roman ne repose pas tant sur des arguties d’historiens ou d’archéologues. À cet égard, si la mer qui berce ses pages est avant tout amour, nous savons qu’elle peut aussi, comme toutes les grandes forces auxquelles les anciens avaient prêté une apparence divine, se muer en mort pour les plus audacieux ou, plus communément, pour les plus démunis, comme l’actualité se charge quotidiennement de nous le rappeler, au seuil même de nos maisons. La question posée par l’auteur vers la fin du livre, « pourquoi faudrait-il craindre de s’embarquer ? » pourrait prendre dans ce contexte une saveur amère. Tous ceux qui trouvent que notre monde est triste trouveront dans ces pages le recul nécessaire pour appréhender un présent redouté, qui semble clore définitivement plusieurs décennies d’une prospérité et d’une sécurité inouïes aux yeux d’une grande partie du reste du monde, mais qui prend naturellement sa place à l’aune des drames de l’histoire universelle, qui sont aussi ceux de toute condition humaine, fût-elle occidentale, aujourd’hui comme hier.

 

On ne peut donc que lui savoir gré, avec ces pages, de nous conduire si près, mais aussi si loin, au cœur de l’histoire, de notre histoire, dans cet ailleurs où les eaux du Tibre et celles du Nil se rejoignent et se confondent.

 

 

Vincent Jolivet

 

 

CNRS – UMR 8546 (Paris)

 

Vincent Jolivet est archéologue, ancien membre de l’École Française de Rome, actuellement directeur de recherche au CNRS.