La cuisine de Guillaume Budé — ​ XII. Règles et recommandations

Cette chronique expose les principales étapes de l’élaboration d’une édition critique dans la Collection Budé, depuis le choix du texte édité jusqu’à la mise au point définitive. 

Pour conclure par une récapitulation – dans la plus pure tradition rhétorique – cette brève évocation du travail d’édition critique dans la collection Budé, rappelons quelques-unes des règles qui régissent cette collection, et qui concernent non seulement l’éditeur, mais, par-delà l’éditeur, la véritable cible de toute l’entreprise : celle ou celui qui lit ou qui consulte un volume Budé. En clair, s’il faut apprendre à confectionner des éditions critiques, il est utile aussi d’apprendre à les lire ou à les consulter, sans quoi le message humaniste pourrait rester lettre morte.

Arrêtons-nous une seconde. Ce mot « humaniste », « humanisme » est ambigu, débattu parce que potentiellement risqué, s’il s’agit d’assimiler l’humanisme à la civilisation – au singulier – et de doter ladite Civilisation, désormais affublé – ni vu ni connu – d’un grand C, d’une suprématie sur d’autres types de cultures.

Aussi faut-il dire un mot des symboles qui ornent les premières de couverture des trois séries de la collection Budé et qui témoignent à la fois de la portée de la culture gréco-latine et de sa compatibilité avec d’autres sources vives : commençons par la chouette Athéna du Musée du Louvre, pour la série grecque, et la louve Capitoline pour la série latine. L’une est véritablement antique (viie s. av. J.-C.). Elle est copiée sur un vase à parfums (aryballe), minuscule (5 cm de haut) mais d’un raffinement exquis. L’autre est inspirée d’un bronze, qu’on a longtemps cru tardo-antique et qui est en fait médiéval. La chouette est l’oiseau perspicace, dont les yeux percent l’obscurité. La louve est la mère nourricière qui abreuve de culture des rejetons abandonnés. Quant à la salamandre qui orne la série des Classiques de l’humanisme, elle célèbre, quant à elle, la résilience de la tradition gréco-latine, sa capacité de survivre en milieu hostile, et de se régénérer.

Cet héritage n’a plus depuis longtemps de prétentions impérialistes, mais il revendique toujours sa place, une vraie place, chez tous ceux qui voient, sans autres illusions, sans orgueil particulier, une certaine promesse dans le développement des potentialités humaines les plus hautes. Selon Aristote, l’homme est heureux quand il agit conformément à ses prédispositions propres, qui sont la prudence – ou intelligence pratique – et la science – faculté plus théorique. Si l’on appelle humanisme la confiance en ces facultés, on comprend que l’un des visages de l’humanisme soit la philologie, ainsi définie par Nietzsche :

 

Car la philologie est cet art vénérable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose, se tenir à l’écart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent, — un art d’orfèvrerie, et une maîtrise d’orfèvre dans la connaissance du mot, un art qui demande un travail subtil et délicat, et qui ne réalise rien s’il ne s’applique avec lenteur. Mais c’est justement à cause de cela qu’il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, justement par là qu’il charme et séduit le plus, au milieu d’un âge du « travail » : je veux dire de la précipitation, de la hâte indécente qui s’échauffe et qui veut vite « en finir » de toute chose, même d’un livre, fût-il ancien ou nouveau. — Cet art lui-même n’en finit pas facilement avec quoi que ce soit, il enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, avec profondeur, égards et précautions, avec des arrière-pensées, des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux délicats… (Aurore, Avant-propos § 5, traduction de Jean Hervier, Œuvres complètes, Gallimard, 1970, cité par Gregory Nagy, sur le blog « La Vie des Classiques»).

 

Lenteur, profondeur, réflexion, exactitude, délicatesse, dans une expérience à la fois curieuse et respectueuse de l’altérité, voilà des façons de faire et de lire dont on a envie de dire, en imitant Guillaume Gallienne, que « ça n’peut pas faire de mal ».

 

Mais trêve de généralités. Récapitulons.

Un petit volume intitulé Règles et recommandations pour les éditions critiques est aisément accessible aux Belles Lettres, que ce soit pour le latin ou pour le grec. La source commune est un opuscule de Louis Havet, qui remonte aux origines de la collection (1924), et a ensuite été rajeuni par les directeurs respectifs des deux collections, Jean Irigoin en dernier pour le grec, Jean-Louis Ferrary pour le latin.

Voici quatre des sains principes qu’on y trouve exposés :

 

1) Chaque édition comporte une introduction et une ou plusieurs notices. Cette focalisation progressive témoigne de l’attention des concepteurs de la collection aux cadres, larges ou plus étroits où chaque auteur, puis chaque texte doit être resitué. Rappel salutaire : la manipulation la plus courante en matière de textes et d’idées consiste à les couper de leur contexte.

 

2) L’édition Budé doit donner tous les éléments permettant de comprendre non seulement le contexte, mais les conditions de transmission, éventuellement d’adaptation, de déformation, du texte édité : « l’apparat critique (doit toujours être) constitué et disposé de telle sorte qu’on puisse y trouver le reflet des différents états successifs du texte édité » (série grecque, p. 4). En d’autres termes, l’éditeur ne doit pas laisser penser qu’il dispose de la DeLorean DMC-12 du professeur Emmett Brown et qu’il a pu rapporter au lecteur un texte ancien dont l’encre est à peine sèche. Nos textes anciens voyagent chargés de leur histoire. Ce fardeau est aussi une richesse et un charme, que le lecteur doit apprécier en prenant le temps de réfléchir à certaines variantes inscrites dans l’apparat critique et aux significations alternatives qu’elles laissent entrevoir. Nous l’avons dit : l’apparat n’est pas une poubelle mais un trésor.

 

3) Si l’on obtient une généalogie claire des manuscrits – ce qui n’est pas toujours possible quand les traditions sont contaminées, c’est-à-dire quand un manuscrit appartenant à une famille a été modifié, pendant la  copie ou après coup, d’après un membre d’une autre famille –, le choix des leçons ne doit pas se faire au pif (Jean Irigoin écrit plus élégamment : on doit « s’interdire éclectisme ou fantaisie »), mais selon des principes rigoureux (décrits dans notre épisode n° 9). C’est le privilège du lecteur de l’apparat, s’il a compris ce que sont les principes de l’édition scientifique que de préférer une leçon qui s’y tient davantage, à celle choisie arbitrairement par l’éditeur. Pour le dire autrement : l’éditeur traite, ou doit traiter, le lecteur en collègue.

 

4) L’auteur est sommé de soumettre son travail à un réviseur « désigné par la commission technique ». Tâche ingrate que celle de réviseur. Tâche très utile, qui consiste à porter un regard extérieur sur la relation entre l’éditeur et son texte. Garantie que l’esprit critique de l’éditeur a été lui-même éprouvé.

 

Voilà pour les douze chapitres de ce petit dossier. Il y a mille autres choses à dire sur le travail d’édition critique, des choses que d’autres diront, autrement, parce qu’instruits par d’autres expériences. La chaîne est longue et ne s’interrompt pas.

 


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