Le Poulpe de Pouzzoles - Extrait du Chapitre 1

Voici un extrait du Poulpe de Pouzzoles, notre exclusivité de l'été, dont l'intégralité est à dévorer ici !

J’avais vingt ans depuis sept mois : une nouvelle vie m’attendait. Il me fallait rejoindre près de Pouzzoles la villa de mon futur employeur ; il avait eu l’élégance de m’offrir, pour m’éviter une route et un souterrain encombrés et pénibles, une petite traversée qui aurait pu passer pour une longue promenade.

Malgré la saison encore printanière, le temps était beau et chaud ; pas de vent, la mer transparente comme aux plus beaux jours. Le passeur ramait régulièrement, sans s’arrêter un instant de parler. Le brave garçon avait du souffle et des bras d’athlète ; il ramait et manœuvrait fort bien, mais il ne s’en satisfaisait point : il se prenait pour un guide conférencier très érudit, lui qui, je le crains, ne savait ni lire ni écrire. Il se gargarisait des noms de Virgile, dont on vénérait non loin le tombeau, d’Horace, de tel consul, de tel monument. « C’est ici que l’affreux Vedius Pollio nourrissait ses murènes avec les esclaves qui cassaient de la vaisselle ; même que l’empereur Auguste lui a cassé tout ce qui restait pour le narguer ; et voici la merveilleuse villa Pausilupon, ça veut dire en grec où cessent les chagrins ». Dans sa bouche, l’Art, l’Histoire et la Poésie se réduisaient à des anecdotes amusantes, absurdes ou cruelles.

À vrai dire, je connaissais ces histoires mieux que lui, mais j’avais choisi de ne point l’interrompre pour pouvoir librement réfléchir et rêver. Il est si facile d’opiner, de lever les sourcils d’un air intéressé, tout en regardant, sous la vague, glisser et se défaire les tresses compliquées des Néréides ; de fermer les yeux pour songer à son destin, la main à demi plongée dans l’éblouissante fraîcheur de l’écume.

Je songeais justement qu’au fond de cette baie fameuse, que mes ancêtres Grecs appelaient le Grand Vase, le « Cratère », s’étaient jouées deux événements pour moi décisifs. Le destin d’un individu dépend des étoiles et des dieux pour une part, des autres hommes et de lui-même pour une autre part. La part que je dois aux dieux me paraît plutôt curieuse. Jugez plutôt.

Ils m’ont fait naître dans cette « Campanie heureuse », dans la cité grecque de Naples plus précisément, un beau jour de cette année sinistre où quatre empereurs se sont emparés du pouvoir, au gré des légions de Germanie ou de Syrie. L’Empire était devenu un monstre fou, un « Cyclope aveugle ». Finalement son sort a souvent été tranché à Rome ou dans une forêt des confins, par le caprice des Prétoriens ou de légionnaires réclamant une augmentation. Néron, en fuite dans la banlieue de la Ville, se donne lamentablement la mort ; le vieux Galba est bien vite égorgé par les troupes d’Othon, qui vaincu à son tour, se suicide noblement ; Vitellius, qui ne pensait qu’à se goinfrer, finit dépecé par la foule au pied du Capitole ; et Vespasien, enfin, rétablit un pouvoir fort, stable et solide, celui des Flaviens, qu’ont continué ses fils Titus et Domitien – Domitien, le César dont il sera question dans cette histoire...