Le Poulpe de Pouzzoles - Extrait du chapitre 2

La Vie des Classiques vous offre un deuxième extrait du Poulpe de Pouzzoles, issu du chapitre 2, dont vous pouvez dévorer l'intégralité ici

Le brave marin ramait, et discourait sans jamais s’essouffler ; on était passé devant la petite île déserte de Nisida. « Les humains y sont rares, mais les lapins y pullulent. » Information précieuse qui manquait à ma formation intellectuelle ! Puis nous avons admiré les piles monumentales de la jetée de Pouzzoles, que décorent des arcs de triomphe et de grandes statues de l’Isis de Pharos, de Tritons, et d’autres divinités marines ; nous avons coupé la route des vingt navires de charge qui à tous moments entrent ou sortent du port.

Le conteur inépuisable évoquait cette fois l’antiquité de Dikaiarcheia, la Cité de la souveraineté juste, l’ancêtre grecque de Pouzzoles ; il ne manqua pas de narrer l’histoire pathétique du garçon aimé par un dauphin, noble animal qui, privé de ses amours, se laissa mourir sur la plage à côté de la ville ; et l’infatigable n’oublia surtout pas la chaussée que, naguère, l’empereur fou, Gaius Caligula, avait jetée en travers de la baie pour circuler en char à la surface de la mer, de Baïes à Pouzzoles : « Un mouvement de foule avait jeté à l’eau des centaines de gens, et mon père, tout jeune encore, avait failli s’y noyer ! » 

Je songeais qu’avec un peu de chance l’imprudent se serait bel et bien noyé avant de procréer mon bavard, mais les étoiles n’étaient pas ainsi configurées.

Nous étions entre les grandes digues construites jadis à l’entrée du lac Lucrin pour en faire le Portus Julius, en système avec le lac Averne. Cette fois, l’obstiné discoureur racontait l’histoire fameuse du poulpe géant de Pouzzoles, qui s’était glissé par les égouts jusqu’à l’intérieur de la ville pour piller les dépôts de poisson ; il voulut enfin me mettre au courant de crimes affreux dont on parlait dans la région, mais déjà je n’entendais plus du tout, car nous approchions du but, la villa de Quintus Valérius Prudens ; celle-ci, proche de la célèbre villa de Cicéron, s’étage sur la pente d’une hauteur qui domine le lac Lucrin.

Sur le petit quai, personne pour m’accueillir. Un esclave, de l’eau jusqu’aux genoux, nettoyait les viviers. Une langouste dans une main, il me montra de l’autre un grand escalier ; d’en haut, une jeune fille me faisait signe de la rejoindre, et envoyait quelqu’un pour monter mon modeste bagage.