Les forges d'Héphaestos

Extraite de la magnifique édition du centenaire des Belles Lettres, une visite estivale dans la forge d'Héphaestos, choisie par Laure de Chantal.

Thétis aux pieds d’argent arrive dans la demeure d’Héphæstos, demeure impérissable et étoilée, éclatante entre toutes aux yeux des Immortels, toute en bronze et construite par le Bancal lui-même. Elle le trouve, tout suant, roulant autour de ses soufflets, affairé. Il est en train de fabriquer des trépieds – vingt en tout – qui doivent se dresser tout autour de la grande salle, le long de ses beaux murs bien droits. À la base de chacun d’eux, il a mis des roulettes en or, afin qu’ils puissent, d’eux-mêmes, entrer dans l’assemblée des dieux, puis s’en revenir au logis – une merveille à voir!
Ils sont presque terminés ; les anses ouvragées, seules, ne sont pas encore en place ; il y travaille, il en forge les attaches. Tandis qu’il peine ainsi, en ses savants pensers, voici qu’approche Thétis, la déesse aux pieds d’argent. Charis s’avance et la voit, Charis la Belle, au voile éclatant, qu’a prise pour femme l’illustre Boiteux. Elle lui prend la main, elle lui dit, en l’appelant de tous ses noms : 

« Qui t’amène à notre demeure, Thétis à la longue robe, Thétis auguste et chère? Jusqu’ici, chez nous tu ne fréquentes guère. Suis-moi plus avant : je te veux offrir nos présents d’hospitalité. » 

Ainsi dit la toute divine, et, la conduisant plus avant, elle fait asseoir Thétis sur un siège à clous d’argent, un beau siège ouvragé, avec un banc sous les pieds. Puis elle appelle Héphæstos, l’illustre Artisan, et lui dit : 

« Héphæstos, vite, viens ici : Thétis a besoin de toi. »

L’illustre Boiteux répond : « Ah! c’est une terrible, une auguste déesse, qui est là sous mon toit ! c’est elle qui m’a sauvé, à l’heure où, tombé au loin, j’étais tout endolori, du fait d’une mère à face de chienne, qui me voulait cacher, parce que j’étais boiteux. Mon cœur eût bien souffert, si Eurynome et Thétis ne m’avaient alors recueilli dans leur giron – Eurynome, fille d’Océan, le fleuve qui va coulant vers sa source. Près d’elles, durant neuf ans, je forgeais mainte œuvre d’art, des broches, des bracelets souples, des rosettes, des colliers, au fond d’une grotte profonde, qu’entoure le flot immense d’Océan, qui gronde, écumant. Mais nul n’en savait rien, ni dieu ni mortel. Thétis et Eurynome étaient seules à savoir, elles qui m’avaient conservé la vie. Et la voici aujourd’hui qui vient chez nous ! Est-il donc pour moi plus pressant devoir que de payer aujourd’hui à Thétis aux belles tresses toute la rançon de ma vie ? Allons ! sers-lui vite le beau repas des hôtes, tandis que je rangerai, moi, mes soufflets et tous mes outils. » 

Il dit et quitte le pied de son enclume, monstre essoufflé et boiteux, dont les jambes grêles s’agitent sous lui. Il écarte du feu ses soufflets ; il ramasse dans un coffre d’argent tous les outils dont il usait ; il essuie avec une éponge son visage, ses deux bras, son cou puissant, sa poitrine velue. Puis il enfile une tunique, prend un gros bâton et sort en boitant. Deux servantes s’évertuent à l’étayer. Elles sont en or, mais elles ont l’aspect des vierges vivantes. Dans leur cœur est une raison ; elles ont aussi voix et force ; par la grâce des Immortels, elles savent travailler. Elles s’affairent, pour étayer leur seigneur. Il s’approche ainsi avec peine de l’endroit où est Thétis et s’assoit sur un siège brillant ; puis il lui prend la main, il lui parle, en l’appelant de tous ses noms : 

« Qui t’amène à notre demeure, Thétis à la longue robe, Thétis auguste et chère? Jusqu’ici, chez nous tu ne fré- quentes guère. Dis-moi ce que tu as en tête. Mon cœur me pousse à le faire, si c’est chose que je puisse faire et qui se soit faite déjà. »

liade, XVIII, 370 svts


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