Les morts des douze césars - Partie 1

Les morts des douze césars partie 1. CÉSAUTICACLAUNÉ ou les Julio-Claudiens

extraits de la traduction de Guillaume Flamerie parue aux Belles Lettres, ici sans l’apparat critique

 

 

MORT DU DIVIN JULES

 

81. Cependant, des prodiges manifestes annoncèrent à César l’imminence de son assassinat. Quelques mois auparavant, alors que les colons installés dans la colonie de Capoue en vertu de la loi Julia avaient démoli de très anciennes sépultures pour construire des fermes et qu’ils le faisaient d’autant plus activement qu’ils découvraient en fouillant quantité de petits vases de facture ancienne, on trouva dans le tombeau où avait été, disait-on, enseveli Capys, le fondateur de Capoue, une tablette de bronze sur laquelle était gravé ce message, en lettres et en langue grecques : une fois les ossements de Capys mis au jour, un descendant d’Iule succomberait aux coups de ses parents et serait vengé peu après au prix de grandes catastrophes pour l’Italie. Afin qu’on n’aille pas croire, dans cette histoire, à une fable ou à une invention, j’ajoute que Cornelius Balbus, un très proche ami de César, l’atteste. Dans les tout derniers jours, César apprit que les troupeaux de chevaux qu’il avait consacrés au Rubicon au moment où il le traversait et qu’il avait lâchés en liberté, sans gardien, refusaient avec un entêtement extrême de se nourrir et pleuraient à chaudes larmes. Et pendant qu’il procédait à un sacrifice, l’haruspice Spurinna l’engagea à prendre garde à un péril qui ne serait pas différé au-delà des ides de mars. Par ailleurs, la veille de ces mêmes ides, alors qu’un roitelet, tenant dans son bec un petit rameau de laurier, se dirigeait vers la curie de Pompée, des oiseaux de différentes espèces quittèrent le bois voisin, le poursuivirent et le déchirèrent à cet endroit même. Du reste, la nuit précédant le meurtre, lui-même aussi se vit dans son sommeil tantôt voler au-dessus des nuages, tantôt serrer la main de Jupiter ; quant à Calpurnia, son épouse, elle se représenta en songe que le toit de leur demeure s’écroulait et que son mari était criblé de coups entre ses bras ; alors soudain les portes de leur chambre s’ouvrirent d’elles-mêmes.

 

        À cause de ces signes et à cause aussi de sa santé fragile, il fut pris d’une longue hésitation : ne resterait-il pas chez lui et ne reporterait-il pas ce qu’il avait projeté de régler devant le Sénat ? Mais finalement, poussé par Decimus Brutus à ne pas faire faux bond aux sénateurs réunis en nombre qui l’attendaient depuis longtemps, il sortit vers la cinquième heure ; quand un passant lui tendit un billet qui révélait le piège, il le mit avec tous les autres billets qu’il tenait dans sa main gauche, en comptant le lire un peu plus tard. Ensuite, après avoir immolé plusieurs victimes et bien qu’il ne pût obtenir de bons présages, il entra dans la curie au mépris des règles religieuses, en se moquant de Spurinna et en le taxant d’imposture puisque, disait-il, on était arrivé aux ides de mars sans qu’il eût subi aucun dommage ; toutefois l’intéressé lui répondit qu’on y était certes arrivé mais qu’on ne les avait point dépassées.

82. Il était en train de s’asseoir quand les conspirateurs l’entourèrent sous prétexte de lui rendre leurs hommages, et tout de suite Tillius Cimber, qui s’était chargé du premier rôle, approcha encore, comme s’il avait l’intention de lui soumettre quelque demande. César fit un signe de dénégation et d’un geste repoussa la requête à un autre moment ; Tillius lui saisit alors la toge, au niveau des deux épaules ; ensuite, César crie : « Mais c’est de la violence ! » et l’un des deux Casca le blesse par-derrière, un peu au-dessous de la gorge. César saisit le bras de Casca, le transperça de son poinçon et tenta de s’élancer, mais il fut arrêté par une autre blessure ; quand il se rendit compte qu’il était la cible de poignards qu’on dégainait de toutes parts, il s’enveloppa la tête dans sa toge et fit en même temps glisser, de sa main gauche, les plis jusqu’au bas des jambes, afin de tomber plus honorablement puisque même le bas du corps était couvert. Et ainsi fut-il criblé de vingt-trois blessures, ayant lâché seulement un unique gémissement au premier coup, sans prononcer un mot, même si certains auteurs ont rapporté qu’il dit à Marcus Brutus, alors que celui-ci se ruait sur lui : « Toi aussi, mon enfant ! » Tandis que tous s’enfuyaient de toutes parts, il resta longtemps étendu, privé de vie, jusqu’au moment où trois petits esclaves le mirent sur une civière, un bras pendant, et le ramenèrent chez lui. Et sur tant de blessures, au rapport du médecin Antistius, on n’en trouva pas une seule qui fût mortelle, sauf celle qu’il avait reçue en second lieu, à la poitrine.

Les conjurés avaient eu l’intention de traîner le cadavre de leur victime au Tibre, de confisquer ses biens et de casser ses actes officiels, mais, par crainte du consul Marc Antoine et de Lépide, le maître de la cavalerie, ils y renoncèrent.

83. Ainsi donc, sur la demande de Lucius Pison, son beau-père, on ouvre son testament et on en fait lecture dans la demeure d’Antoine.

César l’avait rédigé aux dernières ides de septembre, dans son domaine de Lavicum, et l’avait confié à la grande vestale. Quintus Tuberon rapporte qu’il avait désigné comme héritier, par écrit et de manière répétée, depuis son premier consulat jusqu’au début de la guerre civile, Gnaeus Pompée, et qu’il avait été fait lecture de cette volonté devant les soldats réunis en assemblée. Mais dans son ultime testament il instituait trois héritiers, les petits-fils de ses sœurs : Gaius Octavius, à hauteur des trois quarts de ses biens, ainsi que Lucius Pinarius et Quintus Pedius, pour le quart restant ; à la toute fin du document, il adoptait même Gaius Octavius et lui transmettait son nom. Il nommait bon nombre de ses meurtriers parmi les tuteurs de son fils, au cas où il lui en naîtrait un, et même Decimus Brutus parmi les héritiers de deuxième ligne. Au peuple, à titre collectif, il léguait ses jardins jouxtant le Tibre et trois cents sesterces par personne.

84. Une fois fixée la date des funérailles, un bûcher fut dressé sur le Champ de Mars, près du tombeau de Julie, et devant les rostres fut érigée une chapelle dorée, à l’imitation du temple de Vénus Génétrix ; à l’intérieur se trouvaient un lit d’ivoire tendu d’or et de pourpre et, à la tête de ce lit, un trophée avec la tenue dans laquelle il avait été tué. Comme la journée semblait ne pas devoir suffire aux gens venus déposer des offrandes, on décida que, sans observer d’ordre particulier, chacun apporterait son présent au Champ de Mars en suivant dans la ville le chemin qu’il voudrait. Au milieu des jeux funèbres, on chanta des morceaux destinés à susciter de la pitié et de la haine devant le meurtre de César, notamment ce vers, extrait du Jugement des armes de Pacuvius :

« Les ai-je donc sauvés pour qu’ils soient les auteurs de ma perte ? »

et d’autres de la même eau empruntés à l’Électre d’Atilius. En guise d’éloge funèbre, le consul Antoine t proclamer par un crieur le sénatus-consulte qui avait accordé à César simultanément tous les honneurs divins et humains, ainsi que le serment par lequel tous les sénateurs s’étaient engagés à veiller à son salut personnel ; à ces déclarations officielles, il n’ajouta que très peu de mots de son cru. Des magistrats en exercice ou sortis de charge portèrent le lit funèbre au forum, devant les rostres. Alors qu’une partie des gens entendaient le brûler dans le sanctuaire de Jupiter Capitolin, et d’autres dans la curie de Pompée, soudain deux hommes, le glaive au côté et brandissant chacun deux javelots, embrasèrent le lit avec des bougies qui se consumaient là. La foule des spectateurs entassa aussitôt du petit bois sec, les tribunaux des juges ainsi que les bancs, enfin tout ce qui à proximité pouvait tenir lieu de présents. Ensuite, les joueurs de flûte et les acteurs1 ôtèrent, déchirèrent et jetèrent au feu les tenues prises à l’appareil de ses triomphes qu’ils avaient revêtues pour la circonstance présente ; les légionnaires issus de ses troupes de vétérans y jetèrent les armes qu’ils arboraient pour célébrer les funérailles ; nombre de matrones jetèrent aussi les bijoux qu’elles portaient, ainsi que les bulles et les prétextes de leurs enfants.

Au plus fort du deuil public, une foule de nations étrangères firent entendre leurs lamentations par groupes, chacune suivant son habitude, et en particulier les Juifs, qui se rassemblèrent même plusieurs nuits d’affilée autour du lieu de la crémation.

85. La plèbe, immédiatement après les funérailles, se dirigea vers la maison de Brutus et vers celle de Cassius en brandissant des torches. Après avoir été repoussée avec peine, elle croisa Helvius Cinna et le tua à cause d’une erreur sur son nom : elle croyait avoir affaire à Cornelius Cinna, qu’elle traquait après sa violente harangue de la veille touchant à César. Puis elle planta sa tête sur une pique et la promena partout. Par la suite, elle fit ériger sur le forum une colonne massive de presque vingt pieds de haut, en pierre de Numidie, en y apposant l’inscription Au Père de la Patrie. La plèbe continua longtemps de faire des sacrifices près de la colonne, d’y former des vœux, d’y trancher certaines querelles en jurant par César.

86. César laissa à certains des siens le sentiment qu’il n’avait pas voulu vivre plus longtemps, qu’il ne s’était pas soucié de voir sa santé décliner et que, pour cela même, il avait négligé les avertissements de la religion et les propos de ses amis. Des gens – il s’en trouve – pensent que c’est pour s’être é entièrement au dernier sénatus-consulte et au serment des sénateurs qu’il avait renvoyé même ses gardes hispaniques, lesquels l’escortaient* armés de glaives. D’autres estiment au contraire qu’il préféra succomber une fois pour toutes aux pièges qui le menaçaient de tous les côtés que d’être perpétuellement aux aguets. D’aucuns rapportent encore* qu’il avait coutume de répéter que son salut avait moins d’importance pour lui-même que pour l’État ; qu’il avait obtenu depuis longtemps son compte de puissance et de gloire ; que l’État, s’il arrivait quelque chose à sa personne, ne serait plus en paix et irait au-devant de guerres civiles d’une nature encore bien pire.

87. Il est un fait bien établi pour à peu près tout le monde : il trouva une mort pratiquement conforme à sa volonté. Car un jour, après avoir lu dans Xénophon que Cyrus, dans sa dernière maladie, avait donné certaines consignes relatives à ses funérailles, méprisant un genre de mort si lent, il en avait souhaité pour lui une qui fût soudaine et rapide. La veille de son assassinat, lors d’une discussion qui était née au cours d’un dîner chez Marcus Lépide et qui avait pour objet de déterminer la fin de vie la plus désirable, il avait donné la préférence à une issue subite et inattendue.

88. Il mourut dans la cinquante-sixième année de son âge, et fut compté au nombre des dieux, non seulement dans les paroles des sénateurs qui adoptaient la motion, mais aussi dans la conviction profonde de la masse. Car lors des jeux qu’Auguste, son héritier, donnait pour la première fois en l’honneur de César divinisé, une comète brilla pendant sept jours consécutifs, en apparaissant vers la onzième heure. L’on crut que c’était l’âme de César accueilli au ciel ; et c’est la raison pour laquelle on ajoute une étoile au-dessus de sa tête quand on le représente.

On décida de murer la curie dans laquelle il avait été assassiné, d’appeler « Jour du parricide » les ides de Mars, et de défendre que le Sénat se réunît jamais ce jour-là.

 

 

MORT DU DIVIN AUGUSTE

 

97. Sa mort aussi, dont je vais parler à partir de maintenant, et sa divinisation après sa mort furent connues par avance d’après des prodiges très manifestes. Alors qu’il clôturait le lustre dans le Champ de Mars en présence du peuple massivement rassemblé, un aigle décrivit plusieurs cercles autour de lui, le dépassa et alla se percher sur un temple voisin en surplombant la première lettre du nom d’Agrippa. Quand il le remarqua, Auguste prescrivit à son collègue Tibère de prononcer les vœux qu’il est d’usage de former pour le lustre suivant ; car bien que ces vœux aient été consignés sur les tablettes, qui étaient déjà prêtes, il dit qu’il ne formerait pas de vœux dont il ne pourrait s’acquitter. Vers la même époque, l’initiale de son nom, sur l’inscription d’une statue le représentant, avait fondu sous l’effet de la foudre ; on lui prédit en retour qu’il n’avait plus à présent que cent jours à vivre, nombre que marquait la lettre C, et qu’il serait mis au rang des dieux, parce que le groupe aesar, c’est-à-dire ce qui restait du mot Caesar, signifiait « dieu » en étrusque.

Il était résolu à envoyer Tibère dans l’Illyricum et à l’accompagner jusqu’à Bénévent ; alors que des plaideurs le retenaient à son poste de juge pour diverses a aires, il lâcha une exclamation qui elle-même aussi fut ensuite rangée parmi les présages : même si tout devait l’y retenir, il n’était pas question de rester davantage à Rome ! Il se mit en route, atteignit Astura et de là, contrairement à son habitude, il embarqua de nuit, pour profiter d’un vent favorable ; il contracta à cette occasion une maladie dont la diarrhée fut le premier symptôme.

98. Il parcourut alors la côte campanienne et les îles voisines, et se retira encore quatre jours à Capri, en s’abandonnant complètement au loisir et à toutes sortes d’aimables distractions.

Il se trouvait en train de longer le golfe de Pouzzoles quand les passagers et l’équipage d’un navire d’Alexandrie, qui venait juste d’aborder, parés de vêtements blancs, de couronnes, et brûlant de l’encens, le couvrirent de bénédictions et des éloges les plus enthousiastes : c’était grâce à lui, disaient-ils, qu’ils étaient en vie, grâce à lui qu’ils naviguaient, grâce à lui qu’ils profitaient de leur liberté et de leurs biens. Pleinement réjoui par cette manifestation de gratitude, il distribua quarante pièces d’or entre ses compagnons et exigea de chacun d’eux l’engagement sous serment qu’il dépenserait entièrement la somme ainsi reçue dans des achats de marchandises d’Alexandrie. Mieux encore : dans tous les jours qui suivirent, au milieu de diverses babioles, il leur distribua aussi des toges et des manteaux en indiquant que les Romains devaient user de l’habit et de la langue grecs, et les Grecs, de l’habit et de la langue romains. Il assista régulièrement aux exercices des éphèbes, dont il existait encore un certain nombre à Capri, en vertu d’une ancienne coutume ; il leur fit même servir un festin en sa présence, en leur accordant, ou plutôt en leur imposant la liberté de s’amuser et de piller les fruits, les mets et les présents variés qu’il leur faisait lancer. En somme, il ne se priva d’aucune sorte de réjouissance.

Il nommait « Apragopolis » l’île voisine de Capri, à cause de l’oisiveté des membres de son entourage qui s’y retiraient. Du reste, un de ses favoris, qui se nommait Masgaba, il avait l’habitude de l’appeler Ktistès, comme si c’était lui qui avait fondé l’île6. Après avoir observé depuis sa salle à manger que la tombe de ce Masgaba, mort un an plus tôt, était visitée par une grande foule, qui portait de nombreuses torches, il déclama tout haut un vers improvisé :

« Du fondateur je vois la tombe enflammée »,

 

et il se tourna vers Thrasylle, un membre de la suite de Tibère qui était placé en face de lui et qui ne connaissait pas l’anecdote, pour lui demander de quel poète était donc, selon lui, ce vers. Devant l’hésitation de Thrasylle, il en ajouta un autre :

« Vois-tu les lumières dont Masgaba est honoré ? »

et le questionna sur ce vers également. Comme son convive se contentait de répondre que, quel qu’en fût l’auteur, ces vers étaient excellents, Auguste partit d’un grand rire et se répandit en plaisanteries. Il fit peu après la traversée pour Naples, malgré la faiblesse persistante de ses intestins, due à une maladie dont l’intensité variait ; cependant, il assista jusqu’à son terme au concours gymnique quinquennal institué en son honneur et il se rendit avec Tibère à leur lieu de destination1. Mais sur le chemin du retour sa maladie s’aggrava ; il finit par prendre le lit à Nole et par faire revenir Tibère, qui avait poursuivi sa route. Il eut un long entretien avec lui, sans témoins, après quoi il n’appliqua plus son esprit à aucune affaire de quelque importance.

99. À son dernier jour, tout en s’enquérant continuellement si déjà il y avait de l’agitation au dehors au sujet de son état, il demanda un miroir, ordonna qu’on le peignât et qu’on lui relevât ses joues pendantes, puis admit des amis auprès de lui et les interrogea : leur avait-il semblé jouer correctement jusqu’au bout la farce de la vie ? À cette question il ajouta encore ces mots de conclusion :

« Si la pièce vaut quelque chose, applaudissez

Et renvoyez-nous tous en coulisse sous des cris de joie. »

Puis après les avoir tous renvoyés, pendant qu’il demandait à des gens venant de la capitale des nouvelles de la fille de Drusus, qui était malade, soudain il s’éteignit dans les bras de Livie en prononçant ces mots : « Livie, souviens-toi toute ta vie de notre union, adieu. » Il trouvait là une mort douce, telle qu’il l’avait toujours souhaitée. Car chaque fois ou presque qu’il entendait parler de quelqu’un mort rapidement et sans sou rances, il demandait dans ses prières une bonne mort (car c’était bien ce mot qu’il avait coutume d’employer) du même genre pour lui-même et pour les siens. Il ne laissa voir en tout et pour tout, avant de rendre l’âme, qu’un seul signe de dérèglement mental : pris d’une peur soudaine, il se plaignit d’être enlevé par quarante jeunes gens. Du reste, cela fut même un présage plutôt qu’une divagation puisque ce fut exactement le nombre des soldats prétoriens qui le portèrent à l’extérieur.

100. Il mourut dans la même chambre que son père Octavius, sous le consulat de deux Sextus : Pompeius et Appuleius, le quatorzième jour avant les calendes de septembre, à la neuvième heure du jour ; il aurait eu soixante- seize ans trente-cinq jours plus tard.

Les décurions des municipes et des colonies transportèrent sa dépouille de Nole jusqu’à Bovillae, en procédant de nuit, à cause de la période de l’année dans laquelle on se trouvait, et la journée on la déposait dans la basilique de chaque bourgade ou dans le plus grand des temples. À partir de Bovillae, les chevaliers se chargèrent du corps, le portèrent dans la capitale et le déposèrent dans le vestibule de sa demeure.

Les sénateurs rivalisèrent tellement d’empressement pour magnifier ses funérailles et honorer sa mémoire qu’entre autres motions (elles étaient fort nombreuses) certains préconisèrent de faire passer le convoi par la porte triomphale, précédé de la Victoire qui est dans la curie, pendant que les enfants – garçons et filles – des citoyens de premier plan entonneraient un chant funèbre ; d’autres, de retirer, le jour des obsèques, les anneaux d’or et d’en prendre en fer ; quelques-uns, de faire recueillir ses ossements par les prêtres des collèges les plus éminents. Il se trouva même un sénateur pour recommander de déplacer le nom du mois d’août4 à septembre, parce qu’Auguste était né en septembre et mort en août ; un autre, d’appeler « ère d’Auguste » toute la période comprise entre le jour de sa naissance et sa mort, et de reporter ce nom dans le calendrier. Mais on fixa des limites aux honneurs à lui conférer, et il fit l’objet de deux éloges funèbres : devant le temple du Divin Jules, de la part de Tibère, et devant les anciens rostres, de la part de Drusus, le fils de Tibère ; puis il fut porté jusqu’au Champ de Mars sur les épaules des sénateurs et il y fut incinéré. Il se trouva encore un ancien préteur pour jurer qu’il avait vu l’ombre d’Auguste monter au ciel après la crémation. Les membres les plus éminents de l’ordre équestre, en tuniques, sans ceinture et pieds nus, recueillirent ses restes et les placèrent dans le Mausolée. Auguste avait fait édifier ce complexe entre la voie Flaminienne et la rive du Tibre, au cours de son sixième consulat, et il avait, dès ce moment-là, ouvert au public les bois et les promenades alentour.

 

 

MORT DE TIBÈRE

 

72. Dans tout le temps que dura sa retraite, il n’entreprit que deux fois de revenir à Rome : la première, il fut emmené à bord d’une trirème jusqu’aux jardins les plus proches de la Naumachie, après avoir disposé sur les rives du Tibre des postes de gardes dont la fonction était d’éloigner les gens qui venaient à sa rencontre ; la seconde fois, il emprunta la voie Appienne jusqu’au septième milliaire. Cependant, après s’être contenté d’entrevoir au loin les remparts de la capitale, sans les atteindre, il rebroussa chemin : la première fois sans qu’on sût pour quelle raison ; la seconde fois parce qu’il avait été terrifié par un prodige. Entre autres objets d’amusement, il avait un serpent dragon ; il s’apprêtait, suivant son habitude, à le nourrir de sa main quand il le trouva dévoré par des fourmis, ce qui l’engagea à prendre garde à la violence de la foule. Revenant donc en toute hâte en Campanie, il tomba malade à Astura ; il se rétablit quelque peu et s’achemina jusqu’à Circéi. Afin de ne laisser naître aucun soupçon de sa faiblesse, non seulement il assista à des jeux militaires, mais il lança aussi des javelots, depuis sa place, sur un sanglier qu’on avait lâché dans l’arène ; il ressentit aussitôt une douleur au flanc, fut exposé à un courant d’air alors qu’il était encore en sueur et son mal empira. Malgré tout, il tint bon encore assez longtemps. Une fois emmené jusqu’à Misène, il ne renonça pourtant à aucune de ses habitudes quotidiennes, pas même aux festins ou aux autres plaisirs, en partie par intempérance, en partie par dissimulation. De fait, parce que son médecin Chariclès, sur le point de partir en congé, lui avait pris la main pour la baiser au moment de quitter le festin, Tibère, pensant que le praticien voulait lui tâter le pouls, l’invita à rester, à reprendre place et prolongea le dîner. Et même dans ces conditions il n’abandonna pas son habitude de se tenir debout au milieu de la salle à manger, un licteur à son côté, et de saluer individuellement par leur nom les convives qui lui faisaient leurs adieux.

73. Entre-temps, comme il avait lu dans les comptes rendus des séances du Sénat qu’on avait relâché, sans même les entendre, certains accusés, au sujet desquels il avait simplement écrit, sans rien ajouter, que leurs noms avaient été livrés par un délateur, il grondait qu’il était tenu pour quantité négligeable et résolut de regagner Capri par n’importe quel moyen, car il n’entendait rien tenter de hardi sans agir lui-même depuis un lieu sûr. Mais il fut retenu par les intempéries et par une violente rechute de sa maladie, et mourut peu après dans la villa de Lucullus, dans la soixante-dix-huitième année de son âge, la vingt-troisième de son règne, le dix-septième jour avant les calendes d’avril, sous le consulat de Gnaeus Acerronius Proculus et de Gaius Pontius Nigrinus.

Il est des gens qui pensent qu’un poison rongeant lentement l’organisme lui avait été administré par Gaius ; d’autres, qu’il était en train de se remettre d’une fièvre naturelle, mais qu’on lui refusa la nourriture qu’il réclamait ; quelques-uns, qu’on lui appliqua un oreiller sur le visage, alors que, reprenant bientôt ses esprits, il avait réclamé son anneau qu’on lui avait enlevé pendant qu’il était inconscient. Sénèque écrit ceci : en se rendant compte qu’il tombait inconscient, il ôta son anneau, comme pour le transmettre à quelqu’un, le tint un petit moment de la sorte, puis le remit à son doigt et resta longtemps étendu sans bouger, en serrant le poing gauche. Subitement, il appela ses serviteurs mais, n’ayant aucune réponse, il se leva et succomba non loin de son lit, car ses forces l’abandonnaient.

74. Au dernier jour anniversaire de sa naissance, il avait vu dans son sommeil Apollon Téménite, qui était d’une taille et d’une facture remarquables, et qu’il avait fait importer de Syracuse pour le placer dans la bibliothèque du nouveau temple : le dieu lui affimait qu’il ne pourrait être consacré par lui. Quelques jours avant son décès, la tour du Phare, à Capri, s’effondra dans un tremblement de terre. De surcroît, à Misène, la cendre issue des tisons et des morceaux de charbon qu’on avait apportés pour réchauffer la salle à manger, déjà éteinte et refroidie depuis longtemps, s’embrasa tout à coup en début de soirée et brilla obstinément jusqu’à tard dans la nuit.

75. Le peuple se réjouit tant de sa mort que, dès la première annonce de celle-ci, les uns couraient partout en criant « Tibère au Tibre », d’autres priaient la Terre Mère et les dieux Mânes de n’accorder de séjour au défunt que parmi les impies, d’autres encore menaçaient son cadavre du croc et des Gémonies, car leur courroux était avivé par une atrocité toute fraîche, qui s’ajoutait encore au souvenir de son ancienne cruauté. En e et, il avait été prévu dans un sénatus-consulte que le châtiment des condamnés serait systématiquement repoussé au dixième jour, et le hasard voulut que le jour de l’annonce de la mort de Tibère fût pour certains celui du supplice. Ces malheureux implorèrent donc la protection de la population ; mais comme Gaius était encore absent, il n’y avait personne qu’on pût aller trouver et solliciter : aussi les geôliers, pour ne contrevenir à aucune instruction, les étranglèrent-ils et les jetèrent-ils aux Gémonies. Tibère n’en devint que plus odieux, car c’était comme si, même après la mort du tyran, sa cruauté subsistait. Quand on commença à déplacer son corps de Misène, nombre de gens crièrent qu’il fallait plutôt le conduire à Atella et le brûler sommairement dans l’amphithéâtre, mais il fut transporté à Rome par des soldats et incinéré lors de funérailles officielles.

76. Il avait fait son testament deux ans plus tôt, en deux exemplaires : le premier était écrit de sa main, le second de celle d’un affranchi, mais à l’identique, et il les avait fait revêtir même des cachets des gens les plus humbles. Par ce testament, il instituait héritiers, à parts égales, ses petits- fils Gaius et Tiberius, que lui avaient donnés respectivement Germanicus et Drusus, et les désignait héritiers l’un de l’autre. Il fit également des legs à une foule de personnes, notamment aux vestales, mais aussi à l’ensemble des soldats, à chaque membre de la plèbe de Rome et encore, indépendamment de ceux que je viens d’énoncer, aux magistrats responsables des quartiers.

 

 

MORT DE CALIGULA

 

56. Devant de tels dérèglements et de tels forfaits, beaucoup de gens eurent l’intention de s’en prendre à lui. Mais après la découverte d’une ou deux conspirations, tandis que les autres hésitaient faute d’occasion, deux hommes mirent leur plan en commun et l’exécutèrent, non sans bénéficier de la complicité de ses affranchis les plus puissants et des préfets du prétoire : en effet, eux-mêmes aussi avaient été nommés comme agents d’une conjuration et, malgré le caractère mensonger de ces imputations, ils se rendaient compte qu’ils étaient suspects à Gaius et mal vus de lui. De fait, il les avait aussitôt pris à part et leur avait attiré une profonde animosité en affirmant, le glaive à la main, qu’il se supprimerait lui-même si eux aussi jugeaient qu’il méritait la mort, et dès lors il ne cessa de noircir les uns dans l’esprit des autres et de les pousser tous à s’entre-déchirer.

On avait décidé d’attenter à sa vie au moment des jeux Palatins, à sa sortie du spectacle, à midi, et Cassius Chaerea, tribun d’une cohorte prétorienne, réclama pour lui le premier rôle. Gaius avait pour habitude de le rabaisser par toutes sortes d’injures, en soulignant qu’il était déjà bien vieux, mou et efféminé : tantôt, quand Chaerea lui demandait le mot d’ordre, il lui répondait : « Priape » ou « Vénus » ; tantôt, quand il le remerciait pour une raison ou pour une autre, l’empereur lui tendait sa main à baiser, en formant et en mimant avec elle un geste obscène.

57. De nombreux prodiges annonçant son meurtre prochain se manifestèrent. À Olympie, la statue de Jupiter, qu’il avait décidé de faire démanteler et transporter à Rome, fut prise soudainement d’un si puissant éclat de rire que les échafaudages s’effondrèrent et que les ouvriers prirent la fuite ; et aussitôt après se présenta un certain personnage répondant au nom de Cassius, qui affirmait avoir reçu en rêve l’ordre d’immoler un taureau à Jupiter. À Capoue, le Capitole fut frappé par la foudre aux ides de mars, ainsi qu’à Rome la loge du gardien du Palais. Il ne manqua pas de gens pour présumer que le second de ces prodiges annonçait au maître des lieux un danger venant de ses gardes, et le premier, un nouveau meurtre marquant, semblable à celui qui s’était déroulé autrefois à la même date. En outre, quand il consulta l’astrologue Sylla à propos de son horoscope, celui-ci lui affirma que son trépas approchait et qu’il était tout à fait inéluctable. Les Fortunes d’Antium l’engagèrent aussi à se garder de Cassius, ce qui le poussa à donner l’ordre de tuer Cassius Longinus, alors proconsul d’Asie, sans se rappeler que Chaerea se nommait aussi Cassius. La veille de sa mort, il rêva qu’il se tenait au ciel à côté du trône de Jupiter, que celui-ci le repoussait du gros orteil de son pied droit et le précipitait sur la terre. On regarda aussi comme des prodiges des événements fortuits qui s’étaient produits le jour même de sa disparition, peu avant son assassinat. Tandis qu’il procédait à un sacrifce, il fut éclaboussé par le sang d’un amant ; le pantomime Mnester dansa une tragédie que l’acteur tragique Néoptolème avait jadis jouée aux jeux au cours desquels on tua Philippe, le roi de Macédoine4 ; et comme, lors de la représentation du mime Laureolus, dans lequel un acteur se retire et vomit du sang dans sa chute5, plusieurs des seconds rôles rivalisaient entre eux pour donner une preuve de leur talent, la scène fut inondée de sang. On préparait également un spectacle pour la nuit, dans lequel des épisodes ayant trait aux enfers devaient être interprétés par des Égyptiens et des Éthiopiens.

58. Le neuvième jour avant les calendes de février, vers la septième heure, après s’être demandé s’il allait se lever pour déjeuner, car son estomac était encore dérangé par les excès du repas de la veille, il finit par sortir sur les instances de ses amis. Dans une galerie voûtée qu’il devait emprunter, des enfants nobles que l’on avait fait venir d’Asie pour donner un spectacle sur scène étaient en répétition : il s’arrêta pour les observer et les encourager, et, si le chef de troupe ne s’était plaint d’attraper froid, il aurait eu envie de revenir sur ses pas et de se faire donner une représentation. À partir de là, il existe deux versions des événements : au rapport des uns, il s’adressait à ces enfants quand Chaerea le frappa par-derrière à la nuque d’un violent coup porté avec le tranchant du glaive, après s’être exclamé : « Vas-y ! », puis le tribun Cornelius Sabinus, le second conjuré, qui était en face de Gaius, lui transperça la poitrine ; au rapport des autres, Sabinus, pendant que la foule était tenue à l’écart par des centurions complices, demanda le mot d’ordre, suivant l’usage militaire, et, comme Gaius lui répondait « Jupiter », Chaerea s’exclama : « Tu l’auras voulu4 ! » et il lui fracassa la mâchoire au moment où il se retournait. Gaius était étendu au sol, les membres recroquevillés, et criait sans cesse qu’il était en vie, mais les autres conspirateurs l’achevèrent en lui infligeant trente blessures ; de fait, leur mot d’ordre commun était : « Frappe encore ! » Certains lui plongèrent même le fer dans les parties génitales. Aux premiers remous, les porteurs de litière accoururent à son secours, leurs bâtons5 dans les mains ; ils furent bientôt rejoints par les gardes du corps germains, et ils tuèrent quelques-uns des assassins, et même certains sénateurs qui n’y étaient pour rien.

59. Il vécut vingt-neuf ans et régna trois ans, dix mois et huit jours. Son cadavre fut transporté en cachette dans les jardins de Lamia, à demi brûlé sur un bûcher dressé à la hâte et enfoui sous une légère strate de gazon ; plus tard, ses sœurs, à leur retour d’exil, s’occupèrent de l’exhumer, de l’incinérer et de l’enterrer convenablement. Il est bien établi qu’avant l’exécution de ces rites, les gardiens des jardins étaient dérangés par des spectres et qu’en outre, dans la maison où il trouva la mort, il ne se passait pas une nuit sans qu’il y eût quelque apparition terri ante, jusqu’au jour où la maison fut elle-même détruite par un incendie. Avec lui périrent sa femme Caesonia, transpercée par le glaive d’un centurion, ainsi que sa fille, écrasée contre un mur.

60. On pourra encore juger du climat de cette époque par les éléments que voici. Quand la nouvelle du meurtre se diffusa, on n’y crut pas tout de suite, et l’on soupçonna que la rumeur du meurtre avait été imaginée et propagée par Gaius lui-même afin de surprendre par là les dispositions des gens à son endroit ; en outre, les conjurés ne destinaient l’empire à personne en particulier, et le Sénat s’accorda si bien à rétablir la liberté que les consuls convoquèrent ses membres pour la première séance non dans la curie, car l’épithète « Julia » lui était accolée, mais dans le Capitole, et que certains du reste, lors de leur intervention, préconisèrent d’e acer le souvenir des Césars et de démolir leurs temples. Au demeurant, l’on observa et on releva en particulier que tous les Césars prénommés Gaius avaient péri par le fer, et déjà, pour commencer, celui qui fut tué à l’époque de Cinna.

 

 

MORT DU DIVIN CLAUDE

 

44. Peu après, il rédigea même son testament et le fit revêtir du cachet de tous les magistrats. Mais le résultat fut que, avant d’aller plus loin, il fut devancé par Agrippine, dont les nombreux crimes étaient établis, indépendamment de ce changement d’attitude de la part de Claude, dans sa propre conscience ainsi que par des délateurs.

Qu’il a succombé au poison, certes, on en convient ; mais quand et par qui a-t-il été administré ? C’est sur ces deux points qu’on diverge. Certains racontent que ce fut lors d’un dîner qu’il faisait dans la citadelle avec des prêtres, par l’eunuque Halotus, son goûteur ; d’autres, que ce fut lors d’un repas en famille, par Agrippine elle-même, qui lui avait servi, farci de poison, un cèpe – il raffolait des mets de ce genre. Même sur la suite, il existe des versions contradictoires. Beaucoup affirment qu’aussitôt après avoir ingéré le poison il perdit l’usage de la parole, endura mille tourments toute la nuit et expira juste avant le lever du jour. Quelques-uns soutiennent qu’il commença par tomber dans une profonde torpeur, puis que, les aliments refluant, il vomit tout et qu’on attenta à sa vie à nouveau au moyen de poison, sans qu’on sache si celui-ci avait été mêlé à de la bouillie, sous prétexte qu’il avait besoin de se restaurer, car il était épuisé, ou bien si on l’introduisit à travers un clystère, comme s’il souffrait d’une indigestion qu’on allait soulager également par ce mode d’évacuation.

45. On cacha sa mort jusqu’à ce que tout fût en ordre concernant son successeur. Aussi forma-t-on des vœux, comme s’il n’était encore que malade, et fit-on venir, pour entretenir cette illusion, des comédiens censés le divertir sur sa demande. Il mourut le troisième jour avant les ides d’octobre,

sous le consulat d’Asinius Marcellus et d’Acilius Aviola, dans la soixante-quatrième année de son âge, la quatorzième de son règne. On célébra ses funérailles avec la pompe habituellement en usage pour les empereurs, et il fut porté au nombre des dieux, honneur dont il fut dépouillé et dépossédé par Néron, mais que rétablit ensuite Vespasien.

46. Voici quels furent les principaux présages de sa mort : l’apparition d’une comète, la foudre qui tomba sur le tombeau de son père Drusus et le fait que, cette même année, de nombreux magistrats de tout rang avaient trouvé la mort. Mais en outre, lui-même, semble-t-il d’après quelques éléments, n’ignora ni ne dissimula que son existence touchait à sa fin : c’est ainsi qu’en désignant les consuls il n’en désigna aucun pour une date au-delà du mois où il mourut ; que devant le Sénat, lorsqu’il y parut pour la dernière fois, il encouragea fortement ses deux fils à s’entendre et recommanda aux Pères Conscrits leur jeunesse à tous deux sur un ton suppliant ; que lors de sa dernière audience judiciaire, du haut de son tribunal, il déclara puis répéta qu’il était arrivé au terme de sa vie de mortel, bien que ses auditeurs repoussent cette prédiction avec horreur.

 

 

MORT DE NÉRON

 

54. En tout cas, peu avant sa mort, il avait publiquement fait vœu, si sa situation ne subissait aucune atteinte, de se produire dans les jeux célébrant la victoire qu’il aurait remportée, et même en qualité de joueur d’orgue hydraulique, de flûtiste, de joueur de cornemuse et, le dernier jour, d’histrion, pour incarner dans une danse le Turnus de Virgile. Il se trouve même des gens pour rapporter qu’il fit tuer l’histrion Pâris parce qu’il voyait en lui un adversaire redoutable.

55. Il avait un désir d’éternité, de gloire impérissable, mais celui-ci était déraisonnable. En conséquence, il priva beaucoup de choses et de lieux de leur ancienne appellation pour y substituer une nouvelle, forgée sur son propre nom ; il appela aussi le mois d’avril « mois de Néron » ; il avait même formé le projet de donner à Rome le nom de Néropolis.

56. Il avait un profond mépris pour tous les cultes, sauf pour celui de la déesse syrienne. Bientôt, cependant, il la rejeta au point de la souiller de son urine, car il avait été séduit par une autre superstition, la seule à laquelle il se tint sans aucune interruption. Le fait est qu’il avait reçu en cadeau d’un plébéien, inconnu de lui, une statuette représentant une jeune fille, censée le protéger des complots ; quand une conjuration fut découverte tout de suite après, il en fit donc sa divinité suprême et l’honora jusqu’au bout de trois sacrifices par jour ; il voulait faire croire que ses avertissements lui donnaient la connaissance de l’avenir. Quelques mois avant sa mort, il inspecta aussi les entrailles des victimes mais n’obtint jamais de présages favorables.

57. Il mourut dans la trente-deuxième année de son âge, le jour même où il avait autrefois fait supprimer Octavie, et la joie publique fut si profonde que les plébéiens coiffèrent des bonnets phrygiens et coururent çà et là par toute la ville. Néanmoins, il ne manqua pas de gens pour orner pendant longtemps son tombeau de fleurs, au printemps et en été, et pour exposer sur les rostres tantôt des statues de lui en toge prétexte, tantôt des édits qu’il avait promulgués, comme s’il était encore en vie et qu’il allait bientôt revenir, au grand dam de ses ennemis. Et, bien plus, Vologèse, le roi des Parthes, après avoir envoyé au Sénat des ambassadeurs pour renouveler son alliance, pria – et même avec beaucoup d’instance – qu’on honorât la mémoire de Néron. Enfin, vingt ans après sa mort, alors que j’étais un jeune homme, surgit un personnage de condition mal dé nie, qui assurait être Néron : ce nom était tellement populaire chez les Parthes qu’ils l’appuyèrent vigoureusement et qu’il ne nous fut livré qu’avec force réticences.

 

 


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