Les morts des douze césars - Partie 2

MORT DES DOUZE CÉSARS II: GALOVIVESTIDO

 

MORT DE GALBA

 

18. Dès le début de son règne, une série de prodiges spectaculaires lui avait annoncé ce que devait être sa fin. Tout le long de la route qu’il empruntait, à droite et à gauche, dans chaque localité, on immolait des victimes ; alors un taureau, affolé par le coup de hache qu’il avait reçu, rompit ses liens, se rua sur sa voiture et, les pattes dressées, l’inonda entièrement de sang ; et quand Galba descendit du véhicule, un garde du corps, bousculé par la foule, faillit le blesser avec sa lance. De plus, à son entrée dans la capitale et ensuite dans le Palais, il fut accueilli par un tremblement de terre et par un son ressemblant beaucoup à un mugissement. [2] Les signes qui suivirent furent encore bien plus évidents. Dans tout le trésor, il avait mis à part un collier serti de perles et de pierreries pour orner sa statue de Fortune à Tusculum [Galb. 4.3] ; au dernier moment, estimant que le bijou méritait un lieu plus auguste, il le consacra à Vénus Capitoline. La nuit suivante, il vit en rêve Fortune lui apparaître : elle se plaignait d’avoir été frustrée du présent qui lui était destiné et le menaçait de lui arracher elle-même à son tour les faveurs qu’elle lui avait prodiguées. Empli de terreur, à la première lueur du jour, il avait couru à Tusculum afin de conjurer sa vision nocturne – au préalable, il avait envoyé des gens pour préparer le sacrifice. Mais il ne trouva rien, hormis de la cendre tiède sur l’autel et, à côté de celui-ci, un vieillard en tenue de deuil qui tenait de l’encens dans un récipient en verre et du vin pur dans une coupe en argile. [3] On observa encore qu’aux calendes de janvier sa couronne lui tomba de la tête pendant qu’il procédait à un sacrifice ; que les poulets sacrés s’envolèrent pendant qu’il prenait les auspices ; que le jour où il adopta Pison, alors qu’il s’apprêtait à s’adresser aux soldats, il n’y avait pas, comme le voulait la coutume, de siège militaire placé sur son tribunal (un oubli de ses serviteurs) ; et qu’au sénat sa chaise curule n’était pas installée correctement.

19. Le matin précédant son assassinat, alors qu’il procédait à un sacrifice, un haruspice l’engagea à plusieurs reprises à prendre garde au danger en précisant que ses assassins n’étaient pas loin.

Peu après, il apprend que le camp des prétoriens est aux mains d’Othon. Alors que la plupart des gens lui recommandaient de s’y rendre le plus tôt possible, car, disaient-ils, son prestige et sa présence pouvaient lui donner l’avantage, il décida simplement de se barricader et de renforcer sa position1 par des détachements de légionnaires, qui campaient en beaucoup d’endroits différents. Malgré tout, il passa une cuirasse de lin, sans cacher pourtant qu’elle lui serait fort peu utile contre tant de glaives. [2] Mais il fut attiré au dehors par de fausses nouvelles, que les conjurés avaient propagées à dessein pour le faire sortir en pleine rue : comme une poignée d’individus affirmaient étourdiment que l’affaire était réglée, que les rebelles avaient été écrasés, que les autres venaient en masse le congratuler et étaient disposés à lui obéir en tout, il s’avança pour se présenter à leur rencontre avec tant de confiance qu’à un soldat, qui se vantait d’avoir tué Othon, il répondit : « Qui t’en a donné l’ordre ? », puis il alla jusqu’au forum. Là, les cavaliers à qui l’on avait con é la mission de le tailler en pièces, après avoir mené leurs chevaux à travers rues en faisant s’écarter la foule des civils, quand ils le virent au loin, s’arrêtèrent un instant ; puis ils s’élancèrent à nouveau et massacrèrent Galba, qui avait été abandonné par les siens.

20. D’aucuns racontent qu’il s’exclama au premier assaut : « Que faites-vous, mes compagnons d’armes ? je suis à vous, et vous êtes à moi », et qu’il leur promit même une prime. Mais la plupart ont rapporté qu’il leur avait de lui-même offert sa gorge et qu’il les avait exhortés à agir et à frapper puisque telle était leur intention. Voici une circonstance qu’on pourra trouver tout à fait étonnante : aucun des hommes présents ne tenta de porter secours à l’empereur, tous ceux qui étaient appelés en renfort méprisèrent l’ordre qui leur était transmis, à l’exception d’un détachement de soldats appartenant à l’armée de Germanie. Ceux-ci, en raison d’un égard que venait de leur témoigner Galba – il avait pris grand soin d’eux, qui étaient malades et affaiblis – volèrent à son secours, mais ils arrivèrent trop tard, car ils avaient été retardés par un détour qu’ils avaient fait faute de connaître les lieux.

[2] Il fut égorgé près du lac de Curtius et laissé là dans cet état, jusqu’à ce qu’un simple soldat, qui revenait de s’approvisionner en blé, jetât son chargement pour lui couper la tête ; comme il ne pouvait attraper celle-ci par les cheveux, il la cacha contre sa poitrine, puis il t passer son pouce dans sa bouche et l’apporta à Othon. Ce dernier l’offrit aux vivandiers et aux valets d’armée, qui la plantèrent au bout d’une pique et la promenèrent autour du camp, sans lui épargner leurs quolibets, et en ne cessant de crier : « Galba, Cupidon, profite de ton âge. » Ce qui les poussait particulièrement à ce genre de plaisanteries effrontées, c’était que quelques jours plus tôt une anecdote s’était partout répandue : à quelqu’un qui le félicitait de sa complexion encore resplendissante et vigoureuse il avait répondu :

« J’ai encore toute ma vigueur. »

Un affranchi de Patrobius Neronianus leur racheta la tête pour cent pièces d’or et la jeta à l’endroit où, sur ordre de Galba, on avait sévi contre son patron. Sur le tard, en n, son intendant Argivus ensevelit la tête et le reste du corps dans les jardins particuliers du défunt, sur la voie Aurelia.

21. Sa taille était dans la moyenne, sa tête, entièrement chauve, ses yeux, bleu foncé, son nez, recourbé, ses mains et ses pieds, complètement déformés par la goutte, au point qu’il était incapable de supporter une chaussure, de dérouler un billet ou simplement de le tenir en main. À son anc droit s’était aussi développée une excroissance qui pendait tellement qu’on la contenait à peine avec un bandage.

22. Il était, à ce qu’on raconte, un très gros mangeur : en hiver, il avait l’habitude de prendre de la nourriture avant même le lever du jour, et elle était si abondante au dîner qu’il ordonnait d’en rassembler les reliefs restés devant lui, de les promener autour de la salle et de les distribuer aux domestiques qui se tenaient au pied des lits. Son penchant le portait plutôt aux hommes, à condition qu’ils soient bien vigoureux et adultes; on rapportait qu’en Hispanie Icelus, un de ses amants de longue date qui lui annonçait la mort de Néron, fut non seulement couvert de très tendres baisers devant tout le monde par Galba, mais que ce dernier le pria de se faire épiler séance tenante, puis l’emmena à l’écart.

23. Il périt dans la soixante-treizième année de son âge, le septième mois de son règne [69 apr. J.-C.]. Le Sénat, dès que ce fut possible, avait voté une statue en son honneur, qui devait être placée au sommet d’une colonne rostrale, dans la partie du forum où il fut massacré ; mais Vespasien abolit le décret, car il croyait que depuis l’Hispanie Galba avait envoyé en sous-main des tueurs en Judée pour l’éliminer.

 

MORT D’OTHON

 

Mon père, Suetonius Laetus, participa à cette guerre, en tant que tribun angusticlave de la treizième légion. Par la suite, il se plaisait souvent à raconter qu’Othon, même quand il était un simple particulier, détestait tellement les guerres civiles qu’un jour, devant le récit qu’on faisait à table de la mort de Cassius et de Brutus, il frémit d’horreur ; qu’il n’en serait pas venu à s’élever contre Galba s’il n’avait cru fermement que l’a aire pouvait se régler sans guerre ; et qu’à l’issue de Bédriac il fut amené à mépriser la vie par l’exemple d’un simple soldat. Ce dernier, en annonçant le désastre essuyé par l’armée, n’était cru de personne et se voyait accusé tantôt de mensonge, tantôt de couardise, car on se disait qu’il avait fui le front : alors l’homme se jeta sur son glaive aux pieds d’Othon. À cette vue, Othon, poursuivait mon père, s’était exclamé qu’il ne ferait plus courir de danger à de tels hommes, si dévoués envers lui.

[2] Ainsi donc, il engagea son frère, le ls de son frère et tous ses amis, les uns après les autres, à penser à un moyen d’en réchapper, chacun selon ses possibilités ; il se dégagea de leurs étreintes et de leurs embrassades, et les congédia tous ; après s’être retiré à l’écart, il rédigea deux missives, l’une à sa sœur, pour la consoler, l’autre à Messaline, la veuve de Néron [Ner. 35.1], qu’il avait projeté d’épouser, en lui recommandant ses restes et son souvenir. Ensuite, il brûla toutes les lettres qu’il avait en sa possession, pour qu’elles ne causent de danger ou de tort à personne en tombant entre les mains du vainqueur. Il fit aussi le partage de l’argent dont il disposait alors entre les gens de sa maison.

11. Et il s’était ainsi préparé et déjà disposé à mourir lorsque se créa un tumulte sur ces entrefaites. S’étant avisé qu’on se saisissait comme de déserteurs de ceux qui commençaient à s’en aller, à partir, et qu’on les retenait de force, il dit : « Ajoutons encore cette nuit à ma vie » (ce sont précisément ses propres termes), et il interdit de maltraiter personne. En outre, laissant sa chambre ouverte jusqu’à une heure avancée, il se mit à la disposition de tous ceux qui voulaient venir le trouver.

[2] Puis il étancha sa soif avec une rasade d’eau fraîche, attrapa deux poignards et, après avoir éprouvé la pointe de chacun d’eux, en plaça un sous son oreiller ; il fit alors fermer les portes et dormit très profondément. Ce fut seulement au point du jour qu’il s’éveilla pour se transpercer d’un coup unique, en dessous du sein gauche ; il cachait et dévoilait alternativement sa blessure à ceux qui avaient fait irruption dans sa chambre au premier gémissement, rendit l’âme et fut enterré rapidement (car telles avaient été ses instructions), dans la trente-huitième année de son âge, le quatre-vingt- quinzième jour de son règne [69 apr. J.-C.].

12. Ni sa constitution, ni sa mise générale ne correspondaient, à aucun degré, au si grand courage dont Othon t preuve. On rapporte en e et qu’il était de petite taille, qu’il avait des pieds difformes et des jambes cagneuses ; d’autre part, il tombait dans des coquetteries presque féminines : il se faisait épiler le corps, s’était fait confectionner pour son crâne qui était dégarni, un toupet si bien conçu et si bien à sa mesure que personne ne le remarquait ; et, bien plus, il se rasait chaque jour le visage, qu’il avait ensuite coutume de frotter avec de la mie de pain humide – il avait pris cette habitude à son premier duvet, pour ne jamais avoir de barbe ; souvent même il pratiqua ouvertement le culte d’Isis, vêtu de lin, suivant les commandements religieux.

[2] Telles sont les raisons pour lesquelles il arriva, serais-je tenté de penser, que sa mort, si peu conforme à sa vie, fut un sujet d’étonnement considérable. Parmi les soldats présents, beaucoup versèrent des flots de larmes, couvrirent de baisers les mains et les pieds de sa dépouille étendue là, en déclarant hautement qu’il était l’homme le plus courageux, le seul véritable empereur, et mirent tout de suite n à leurs jours, au même endroit, non loin du bûcher ; parmi ceux qui n’étaient pas là, beaucoup aussi, à cette nouvelle, se jetèrent sous le coup de la douleur les uns sur les autres, les armes à la main, pour s’entre-tuer. En n, la plupart des gens, qui l’avaient abominé de son vivant, le comblèrent de louanges à sa mort, de sorte qu’on répéta même partout que s’il avait tué Galba, c’était moins pour exercer sa tyrannie que pour rétablir la République et la liberté.

 

MORT DE VITELLIUS

 

17. Les coureurs de l’armée ennemie avaient déjà fait irruption dans le Palais et, vu qu’ils ne rencontraient aucune opposition, ils procédaient, comme d’ordinaire, à une fouille en règle. Ils le tirèrent de sa cachette et, quand ils lui demandèrent qui il était (car ils ne le connaissaient pas) et s’il savait où se trouvait Vitellius*, il se joua d’eux par un mensonge. Cependant, on eut tôt fait de le reconnaître et il ne cessa de demander, sous prétexte qu’il avait à faire des révélations touchant au salut de Vespasien, sa mise sous bonne garde en attendant l’arrivée de ce dernier, fût-ce dans une geôle ; mais on finit par lui lier les mains derrière le dos, par lui passer un lacet autour du cou, par déchirer ses vêtements pour le traîner à demi nu sur le forum, au milieu des nombreuses railleries qui, sur toute l’étendue de la voie Sacrée, se traduisaient en gestes et en paroles. On lui tirait la tête en arrière par les cheveux, comme c’est l’usage pour les criminels, et même on lui t lever le menton en se servant de la pointe d’une épée pour qu’il laissât voir son visage sans le baisser. [2] Certains lui jetaient des excréments et de la boue, d’autres le traitaient à grands cris d’incendiaire et de goinfre, une partie de la populace lui reprochait même ses défauts physiques. De fait, il était d’une taille gigantesque, arborait généralement la face rougeaude des ivrognes, avait un ventre énorme, et une cuisse un peu faible, depuis qu’elle avait été heurtée par un quadrige, à l’époque où il remplissait le rôle d’assistant auprès de Gaius quand celui-ci jouait à l’aurige [Vit. 4]. Enfin, près des Gémonies, il fut torturé à tout petits coups, achevé et de là traîné dans le Tibre par un croc.

18. Il périt avec son frère et son fils, dans la cinquante-septième année de son existence [69 apr. J.-C.]. Et ainsi fut confirmé le pronostic émis par ceux qui, d’après le présage s’étant manifesté à lui à Vienne (nous l’avons montré [Vit. 9]), avaient prédit qu’il se produirait précisément ceci : il tomberait au pouvoir d’un Gaulois. Et en effet c’est par Antonius Primus, un chef du parti adverse, qu’il fut abattu1 ; ce personnage, né à Toulouse, avait eu pour surnom, dans son enfance, Beccus, ce qui signifie « Bec de coq ».

 

MORT DU DIVIN VESPASIEN

 

23. Il maniait aussi les vers grecs avec un certain à propos, par exemple pour évoquer un homme de haute taille et excessivement bien membré :

« Marchant à grandes enjambées, brandissant une javeline qui projette au loin son ombre... »

et pour évoquer un a ranchi, Cerylus, personnage richissime qui, a n d’échapper plus tard aux droits de succession revenant au fisc, s’était mis à se présenter comme un homme de naissance libre en changeant son nom pour celui de Lachès :

« Ô Lachès, Lachès,

Quand tu seras mort, comme avant, tu seras de nouveau bien toi : Cerylus. »

Cependant, c’était surtout à propos de ses façons indécentes de récolter de l’argent qu’il exerçait sa causticité, pour en atténuer le côté odieux par quelque brocard et le tourner en objet de dérision. [2] Un de ses serviteurs préférés lui demandait une place d’intendant pour quelqu’un qu’il présentait comme son frère : Vespasien différa sa réponse et convoqua devant lui le candidat en personne. Quand celui-ci lui eut remis la somme dont il était convenu avec le promoteur de sa candidature, l’empereur lui accorda le poste sans délai. Peu après, son serviteur remit l’a aire sur la table et Vespasien lui répondit : « Cherche-toi un autre frère ; celui que tu penses être le tien est le mien, à présent3. » Pendant un voyage, un muletier était descendu pour ferrer ses mules, mais Vespasien soupçonna que c’était afin de fournir par ce retard le temps suffisant à un plaideur pour l’aborder ; il lui demanda donc pour quelle somme il avait ferré ses mules et négocia une part du bénéfice. [3] Quand son ls Titus lui reprocha d’avoir inventé un impôt même sur l’urine, il lui mit sous le nez l’argent qu’avait rapporté le premier paiement en lui demandant s’il était incommodé par l’odeur ; et comme Titus répondait par la négative il rétorqua : « Et pourtant il vient de la pisse. » Des députés lui annoncèrent qu’avait été décrétée l’érection d’une statue colossale en son honneur, aux frais de leur communauté, ce qui représentait une belle somme : il les invita plutôt à la mettre en place immédiatement en montrant le creux de sa main et en disant que le socle était tout prêt. [4] Même quand il eut à craindre la mort et qu’il se trouva dans un très grand danger de la trouver, il ne renonça pas à ses plaisanteries. Par exemple, comme entre autres prodiges le Mausolée1 s’était subitement ouvert et qu’une comète était apparue dans le ciel, il disait que le premier de ces signes se rapportait à Junia Calvina, appartenant à la lignée d’Auguste, et le second, au roi des Parthes, qui avait une abondante chevelure ; et à la première atteinte de sa maladie il dit encore : « Malheur, je crois bien que je deviens dieu. »

24. Au cours de son neuvième consulat, il fut en proie à de légers accès de fièvre en Campanie et regagna aussitôt la capitale, puis il se rendit à Cutilies et dans ses terres de Réate, où il avait pour habitude de passer chaque été. Là, ajoutant à la maladie qui le taraudait, il avait dérangé aussi ses intestins par l’abus d’eau fraîche et ne s’en acquittait pas moins de ses obligations d’empereur, comme à son habitude, au point même de recevoir les délégations depuis son lit ; une diarrhée se déclara alors tout à coup et l’amena tout près de défaillir. Il déclara qu’un empereur devait mourir debout et, tandis qu’il s’efforçait de se relever, il s’éteignit dans les bras de ceux qui le soutenaient, le neuvième jour avant les calendes de juillet, à l’âge de soixante-neuf ans, sept mois et sept jours.

25. Tout le monde convient qu’il fut toujours tellement sûr de son horoscope et de celui des siens que, même après d’incessantes conjurations dirigées contre lui, il osa affirmer au Sénat qu’on verrait lui succéder ou bien ses ls, ou bien personne. On dit même qu’il vit un jour en songe, placée au milieu du vestibule de sa demeure du Palatin, une balance dont les deux plateaux étaient en équilibre : sur l’un se tenaient Claude et Néron ; sur l’autre, lui-même et ses fils. Et la réalité ne démentit pas ce rêve puisque chacun des deux groupes régna le même nombre d’années, pendant une durée égale.

 

MORT DU DIVIN TITUS

 

10. Sur ces entrefaites, il fut surpris par la mort, ce qui fit plus de tort à l’humanité qu’à lui-même.

À l’issue d’un spectacle à la fin duquel il avait pleuré à chaudes larmes en présence du public, il s’achemina vers le pays sabin d’humeur assez sombre, parce qu’une victime avait pris la fuite pendant qu’il procédait au sacrifice et qu’il y avait eu un coup de tonnerre dans un ciel serein. Puis il fut saisi de fièvre dès la première étape ; à partir de là, il fit la route en litière et, après en avoir écarté les rideaux, il leva, dit-on, son regard vers le ciel et se plaignit amèrement que la vie lui était enlevée sans qu’il l’eût mérité ; car, ajouta- t-il, il n’y avait aucun acte dont il eût à rougir, à une seule exception près. [2] Lui-même, à ce moment, ne révéla pas la nature de cet acte, et nul ne saurait le deviner aisément. Certains pensent qu’il évoquait une liaison qu’il aurait eue avec la femme de son frère ; mais Domitia jurait solennellement qu’elle n’avait jamais eu de liaison avec lui ; or, s’il y avait eu entre eux la moindre chose, elle ne l’aurait pas niée, et s’en serait même au contraire fait une gloire, comme elle se hâtait de le faire pour toutes ses turpitudes.

11. Il mourut dans la même propriété que son père, aux ides de septembre, deux ans, deux mois et vingt jours après avoir succédé à son père, dans la quarante-deuxième année de son âge. Quand la nouvelle fut rendue publique, tous les citoyens le pleurèrent ainsi qu’ils l’auraient fait pour un deuil personnel ; le Sénat accourut à la curie avant d’y avoir été convoqué par un édit ; les portes étaient encore fermées, et ensuite, quand on les eut ouvertes, cet ordre adressa plus de remerciements au défunt et accumula plus de louanges sur sa tête qu’il ne l’avait jamais fait même de son vivant et en sa présence.

 

 

MORT DE DOMITIEN

 

15. En fin, tout à coup, sur un soupçon très léger et dans un moment où l’intéressé avait à peine ni d’exercer son consulat, il élimina son propre cousin, Flavius Clemens, dont on méprisait tout à fait l’apathie et dont les ls, qui étaient encore tout petits, devaient lui succéder – Domitien avait fait publiquement connaître sa décision et leur avait ôté leurs anciens noms, en appelant le premier Vespasien, le second Domitien. Ce fut ce geste surtout qui précipita sa n.

[2] Pendant huit mois consécutifs, il y eut tant de coups de foudre et d’annonces de coups de foudre qu’il s’écria : « À présent, qu’il frappe qui bon lui semblera. » Le Capitole et le temple de la famille Flavia furent touchés, ainsi que sa demeure du Palatin et sa propre chambre, et même l’inscription gravée sur la base de sa statue triomphale fut arrachée par une violente bourrasque et retomba sur un tombeau tout proche. L’arbre qui s’était déraciné puis relevé à l’époque où Vespasien était encore un simple particulier [Vesp. 5.4] s’abattit alors à nouveau soudainement. La Fortune de Préneste, qui pendant toute la durée de son règne lui avait toujours donné le même sort3 favorable, quand il recommandait l’année nouvelle à ses soins, lui délivra finalement un sort très funeste, d’où la mention de sang n’était pas absente.

[3] Il rêva que Minerve, à laquelle il vouait un culte superstitieux [cf. Dom. 4.4], quittait son sanctuaire et déclarait qu’elle ne pouvait le protéger plus longtemps, parce qu’elle avait été désarmée par Jupiter. Cependant, rien ne le perturba davantage que la réponse prophétique et le sort de l’astrologue Asclétarion. Des délateurs avaient accusé ce personnage, qui ne nia pas avoir colporté ce que son art lui avait fait prévoir. Domitien lui demanda la fin qui lui était réservée, à lui Asclétarion ; et celui-ci de répondre qu’il serait bientôt déchiré par des chiens. Domitien donna l’ordre de le tuer sans délai mais aussi, pour démontrer l’inanité de son art, de prodiguer à sa dépouille les soins rituels1 avec le plus grand zèle. Or tandis qu’on suivait ces instructions, il se trouva qu’un orage soudain renversa le bûcher funèbre, que des chiens déchiquetèrent le cadavre à demi brûlé et que tout cela fut rapporté à Domitien au cours de son dîner, entre autres anecdotes de la journée, par le mime Latinus, qui, se promenant dans les parages, avait été par hasard témoin de la scène.

16. La veille de son assassinat, on lui offrit des pommes. Il donna l’ordre de les conserver jusqu’au lendemain, en ajoutant ces mots : « Si du moins il m’est donné de les manger ». Se tournant vers ses voisins, il déclara alors que le jour suivant la lune se teinterait de sang dans le Verseau et qu’il se produirait un événement dont on parlerait dans tout l’univers. Vers le milieu de la nuit, il conçut une si grande frayeur qu’il sauta au bas de son lit. Puis, le matin, il instruisit l’a aire d’un haruspice qu’on lui avait envoyé de Germanie et qui, consulté sur un éclair, avait prédit un changement politique ; et il le condamna. [2] Et comme, en grattant un peu trop fort une verrue irritée qu’il avait sur le front, il avait fait couler du sang, il dit : « Espérons que ça s’arrête là ! » Puis, quand il demanda l’heure, on t exprès de lui répondre qu’on en était à la sixième, et non à la cinquième, dont il avait peur3. Il se réjouit de ces deux circonstances en pensant que le péril était désormais passé et se hâtait d’aller se rafraîchir quand Parthénius, préposé au service de sa chambre, le t revenir sur ses pas, en lui signalant la présence d’un homme porteur de quelque nouvelle importante, dont l’annonce ne pouvait être différée. Aussi congédia-t-il tout le monde et se retira-t-il dans sa chambre. C’est là qu’il fut assassiné.

17. Concernant les circonstances du complot et du meurtre, voici à peu près les éléments qui ont transpiré. Les conjurés hésitaient : quand et comment frapper ? Au bain, ou bien à table ? Stephanus, intendant de Domitilla, qui était alors accusé de détournements de fonds, proposa un plan, ainsi que son concours. Pendant plusieurs jours, comme s’il était blessé, il enveloppa son bras gauche de laines et de bandages, afin d’écarter les soupçons ; puis, juste avant le moment de passer à l’action, il y glissa un couteau pliant. Il prétendit dénoncer une conspiration, ce qui lui permit d’être admis auprès de Domitien ; ce dernier était absorbé par la lecture du billet qu’il lui avait remis quand il le perça à l’entrejambe. [2] Domitien, blessé, voulut se défendre, mais Clodianus, un corniculaire, Maximus, l’affranchi de Parthénius, Satur, le chef des serviteurs attachés à sa chambre, et un gladiateur sorti de l’école d’entraînement impériale se jetèrent sur lui et lui infligèrent sept blessures qui entraînèrent sa mort. Un jeune esclave, qui s’occupait, suivant son habitude, des Lares de la chambre, assista au meurtre ; il racontait de surcroît qu’il avait reçu l’ordre de Domitien, dès la première blessure, de lui passer un poignard qu’il avait caché sous son oreiller et d’appeler des serviteurs à l’aide, mais qu’il n’avait trouvé à la tête de son lit que la poignée de l’arme et qu’en outre il s’était partout heurté à des portes closes. Il disait encore qu’entre-temps Domitien avait empoigné Stephanus, l’avait fait tomber à terre et s’était longtemps battu avec lui, en s’efforçant tantôt de lui arracher son arme, tantôt de lui crever les yeux avec ses doigts, qui étaient pourtant tout lacérés.

[3] Il fut tué le quatorzième jour avant les calendes d’octobre, dans la quarante-cinquième année de son âge, la quinzième de son règne.

Son cadavre fut transporté par des fossoyeurs dans le type de bière en usage chez les gens du peuple ; sa nourrice Phyllis s’occupa des rites funéraires dans une maison des faubourgs dont elle disposait, sur la voie Latina ; ses restes, toutefois, ce fut dans le temple de la famille Flavia qu’elle les déposa en secret, pour les mêler aux cendres de Julie, la fille de Titus, qu’elle avait également élevée.

18. Il était de haute taille, avait un visage modeste et prompt à s’empourprer, de grands yeux, mais une assez mauvaise vue ; en outre, il était beau et bien proportionné, surtout dans sa jeunesse, et ce pour l’ensemble de sa personne, excepté les pieds, dont les doigts étaient trop recourbés1 ; par la suite, sa tête chauve, son ventre énorme et ses jambes grêles (encore amaigries cependant par une longue maladie) l’enlaidirent. [2] Il sentait que sa mine discrète parlait en sa faveur, à telle enseigne qu’il s’en vanta un jour devant le Sénat dans les termes que voici : « Jusqu’à présent, en tout cas, vous avez approuvé mon cœur autant que mon visage. » Il était si contrarié d’être chauve qu’il prenait pour une insulte personnelle tout reproche visant ce défaut chez un autre, que ce fût sur le ton de la plaisanterie ou au cours d’une querelle ; pourtant, dans une plaquette consacrée au soin des cheveux qu’il adressa à un ami, il fit même figurer ces mots pour consoler le dédicataire en même temps que lui-même :

« Ne vois-tu pas comme je suis beau et grand, moi aussi ?

Et pourtant, c’est le même sort qui attend mes cheveux, et j’endure bravement le vieillissement de ma chevelure pendant ma jeunesse. Sache-le : rien n’est plus doux ni plus fugace que la beauté. »

19. Incapable de supporter l’effort, il se promenait rarement à pied dans la capitale. Au cours d’une expédition ou d’une marche, il se déplaçait peu à cheval et se faisait porter, en règle générale, dans une litière. Il n’avait aucun goût pour le maniement des armes blanches, mais beaucoup pour le tir à l’arc. Souvent, dans sa retraite du mont Albain [Dom. 4.4], il abattit en présence d’une foule nombreuse une centaine d’animaux de toutes espèces, et atteignit même volontairement certains d’entre eux à la tête de façon à ce que les deux èches qu’il y plantait fassent comme des cornes. Parfois, un petit esclave se tenait à quelque distance en lui offrant pour cible sa main droite bien ouverte, paume en avant, et il dirigeait ses èches avec tant d’adresse que toutes passaient entre ses doigts sans lui faire de mal.

20. Il négligea les études libérales au début de son règne, bien qu’il eût pris soin de reconstituer à grands frais les bibliothèques incendiées en se procurant de toutes parts des exemplaires et en envoyant des gens à Alexandrie pour copier ou corriger le texte. Pourtant, il ne consentit jamais aucun effort pour connaître l’histoire ou la poésie, ni pour écrire, pas même dans la simple mesure où le requéraient ses fonctions. Hormis les mémoires et les actes de Tibère César [Tib. 61.1], il ne lisait rien ; pour rédiger ses lettres, ses discours et ses édits, il s’en remettait au talent d’autrui. Pourtant, sa conversation ne manquait pas d’élégance, ni même parfois de formules remarquables : « Je voudrais, dit-il, être aussi beau que Maecius* s’imagine l’être » ; et il dit de la tête d’un particulier dont la chevelure avait des nuances de roux et de blanc que c’était de la neige arrosée d’hydromel.

21. Il disait que la condition des empereurs était bien misérable, car on ne les croyait pas quand ils découvraient une conjuration, sauf quand ils y laissaient la vie.

Dans tous ses moments de loisir, il s’amusait à jouer aux dés, même les jours ouvrables et le matin ; il se baignait tôt dans la journée et déjeunait jusqu’à satiété, si bien qu’au dîner il se contentait généralement d’une pomme de Matius et d’une modeste rasade qu’il tirait d’une fiole. Il donnait fréquemment de grands festins, mais pour ainsi dire à la sauvette ; en tout cas, il n’allait jamais au-delà du coucher du soleil et ne les faisait pas suivre d’une beuverie. En e et, jusqu’à l’heure d’aller se coucher, il se contentait de faire une promenade solitaire, à l’écart de toute compagnie.

22. Lubrique à l’excès, il qualifiait son intense activité sexuelle de « gymnastique de lit », comme si c’était un type d’exercice. Le bruit courait qu’il épilait lui-même ses concubines et qu’il nageait au milieu des courtisanes du plus bas étage. La fille de son frère, qui n’avait pas encore d’époux, lui était offerte en mariage, mais il avait opposé un refus catégorique, car il était déjà lié par son union avec Domitia. Peu après cependant, lorsqu’elle se maria à quelqu’un d’autre, il la séduisit de sa propre initiative, et ce alors même que Titus était encore en vie ; par la suite, quand elle eut perdu son père et son époux, il lui voua un amour si ardent et si manifeste qu’il fut même à l’origine de sa mort, car il la força à avorter de l’enfant qu’elle portait de lui.

23. Le peuple accueillit son assassinat avec indifférence, mais les soldats en furent très mécontents : ils entreprirent aussitôt de le faire appeler « Divin » et se disposaient aussi à le venger s’il ne leur avait manqué des chefs. Au demeurant, ils arrivèrent à leurs fins peu de temps après, en réclamant avec la dernière obstination le châtiment des meurtriers. À l’inverse, les sénateurs se réjouirent tellement qu’ils s’entassèrent en désordre dans la curie et ne se retinrent pas de larder le défunt d’acclamations tournées d’une façon extrêmement outrageante et hargneuse, de réclamer même qu’on apportât des échelles, qu’on arrachât sous leurs yeux ses boucliers et ses portraits, qu’on les brisât contre le sol de ce même endroit, et finalement de décréter qu’on effacerait partout sa titulature et qu’on ferait disparaître tout souvenir de lui.

 

Domitien lui-même, rapporte-t-on, rêva aussi qu’une bosse en or lui avait poussé derrière le cou, et avait la conviction que ce songe présageait pour l’État une situation plus heureuse et plus prospère après sa disparition ; c’est bien ce qui arriva peu après, grâce au désintéressement et à la modération des empereurs qui suivirent.

 

 


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