Les sphyrènes d'Alexandrie - Comment fabriquer un faux crédible ? (vrai ou faux ? 3)

Les deux précédentes chroniques, Cléo le sait grâce à des informateurs aussi sûrs que fidèles, ont éveillé parmi la jeunesse érudite de notre beau pays (celle qui s’ennuie au lycée et à l’université, la faute à des programmes indigents et à un niveau d’exigence orthographique et syntaxique proche du zhéro absôlu) quelques vocations de faussaires. Cléo s’enorgueillit à juste titre d’avoir suscité de telles vocations, mais elle mesure également la responsabilité qui est la sienne dans ce mouvement. Le moment est donc venu pour elle de lancer un cri à la jeunesse instruite de notre belle époque : Halte là ! Toi qui t’engages sur la voie de la forgerie érudite, sais-tu seulement quels Charybdes et quels Scyllas t’attendent sur les sentiers escarpés de la malhonnêteté philologique ?

Rien n’est plus difficile en effet que de réussir un faux parfait. Il est temps donc de donner quelques recettes qui augmenteront les chances de réussite de nos artisans, façon Françoise Bernard ou Ginette Mathiot. Premièrement, le choix des ingrédients. Un manuscrit de faussaire, un beau, un bon, un bidon, comme un captateur d’héritage, comme un séducteur de veuve helvétique, doit être propre sur lui, impeccable. On délaissera donc les cahiers Clairefontaine ou Oxford à carreaux bleus et marge rouge, qui mettraient la puce à l’oreille du premier gendarme de Saint-Gaudens venu. On prendra un authentique papyrus d’époque, acheté dans un souk du Caire : c’est le B A BA du petit Simonides. Inutile de fabriquer soi-même son papyrus, l’opération serait vouée à l’échec. Vu qu’il s’en trouve encore des quantités industrielles sous les pyramides de la banlieue d’Alexandrie, autant puiser directement à la source. Le plus dur, à ce stade de l’entreprise, est de ne pas se faire refourguer un papyrus inauthentique par un fieffé antiquaire. Achtung : la vigilance est de mise.  

Pour l’encre, on l’a vu dans une précédente chronique également, il convient de se reporter aux recettes léguées par les Anciens. Pline l’Ancien, ou Dioscoride, par exemple dans le De materia medica, V, 62 (trad. tr. Gérard Salamon, in : Monique Zerdoun Bat-Yehouda, Les encres noires au Moyen Âge, Paris : CNRS, 1983, réimp. 2003, p. 80) : « L’encre avec laquelle nous écrivons se prépare à partir de la suie amassée de la fumée de petites torches. Pour chaque once de gomme, on ajoute trois onces de la suie des torches. On la fait aussi à partir de la suie des torches. On la fait aussi à partir de la suie provenant de la combustion de la résine et du noir de fumée précité des peintres. Il faut donc prendre une « mine » de noir de fumée, une livre et demie de gomme, une once et demie de colle de taureau et une once et demie de [chalkanthos]. » On prendra soin de ne pas tracer au préalable ses lettres avec un crayon de papier acheté à la Librairie Gibert Joseph, ni avec un stylographe Montblanc, mais directement au calame, avec un morceau de roseau acheté au Caire et fendu selon les règles de l’art. L’huile viendra de Grèce, sera bio et première pression à froid, évidemment : impensable de trouver dans votre encre antique des traces de colorants conservateurs E200, E201, E202, E203, E210, E211, E212, E213, E214, E215, E218, E219, E220, E221, E222, E223 ou E224. Ces cochonneries cancérigènes, qui clignotent sous le premier microscope électronique à balayage venu, feraient jaser à vos dépens.   

Passons à la calligraphie. L’expert laissera aux cancres les lettrines des manuscrits médiévaux trouvés dans diverses bibliothèques de Cologne, de Melk ou de Salamanque, et se gardera d’imiter les autographes de Pétrarque ou de Francis Picabia. Il se procurera des fac-simile d’authentiques manuscrits grecs numérisés par les bibliothèques patrimoniales d’Europe, comme la BNF à Paris, la Oesterreichische Nationalbibliothek à Vienne, ou la Bodleian Library à Oxford. On en trouve partout, des gribouilleries euclidiennes, platoniciennes ou aristotéliciennes : c’est même plus facile que de tomber sur une authentique planche de Placid et Muzo chez un antiquaire de New-York. On recopiera soigneusement les lettres au calame après s’être entraîné pendant quarante jours et quarante nuits. Inutile d’en faire trop et de tenter le diable en surchargeant le tout de gloses qui mettraient sur la piste les experts en marginalia du FBI ou de Princeton : ces gens-là sont capables d’organiser un colloque sur votre chef-d’œuvre, et de prouver, après cinq jours passés à boire de la Budweiser tiède, que c’est un faux.   

Reste le plus difficile : quel texte produire ? Les petits joueurs prendront vingt pages du Timée de Platon en Budé, et joueront avec les variantes notées sous le texte pour produire une tradition manuscrite encore inconnue sur laquelle s’abattra bientôt une nuée de sorbonagres doctoripètes. Ils n’introduiront aucun mot qui ne figure déjà dans l’index de Brandwood. Les plus téméraires, après avoir été professeurs de philosophie péripatéticienne à la Sorbonne pendant trente ans, produiront quatre colonnes inédites du livre second de la Poétique d’Aristote conformes à la stylométrie du Stagirite et aux rêves d’Umberto Eco. Les inconscients de seconde classe donneront une description du caribou destinée à s’insérer dans le De partibus animalium d’Aristote (penser aux conséquences : cela signifiera par la même occasion qu’Aristote avait découvert le Québec, ou du moins la Sibérie). Les folles intégrales produiront trente poèmes inédits de Sappho. Les mécréants, un Évangile selon Donald.   

Ce sera tout pour aujourd’hui : Cléo ne dispense pas de conseils gratuits pour apprendre à gérer psychologiquement les conséquences d’une gloire planétaire. Elle peut seulement vous conseiller de lire à la plage un roman de Roger Peyrefitte consacré à un expert en faux tableaux impressionnistes : c’est très instructif, et plein de conseils judicieux. Vous y apprendrez comment faire authentifier un faux Picasso par la police de New-York… Indice : pensez à vous dénoncer vous-même (mais anonymement) aux autorités comme étant un fieffé gredin désireux d’introduire un chef-d’œuvre aux Etats-Unis sans passer par la case fiscale. Une fois attrapé grâce à votre auto-dénonciation anonyme, vous vous en tirerez avec un redressement fiscal de 50 000 dollars et un certificat d’authenticité qui devrait en impressionner plus d’un.  

 

Bibliographie indicative

Peyrefitte (Roger), Tableaux de chasse ou la Vie extraordinaire de Fernand Legros, Paris, Albin Michel, 1975.

Brandwood (Leonard), A Word-Index to Plato. Leeds, W. S. Maney and son, 1976.

Zerdoun Bat-Yehouda (Monique), Les encres noires au Moyen Âge, Paris, CNRS, 1983, réimp. 2003. (Documents, études et répertoires publiés par l'Institut de recherche et d'histoire des textes).

Grafton (Anthony), Faussaires et critiques : créativité et duplicité chez les érudits occidentaux, trad. Marielle Carlier, Paris, Les Belles Lettres, 2e tirage 2004. (Histoire ; 23).

Bessy (Christian), Chateaureynaud (Francis), Experts et faussaires : pour une sociologie de la perception, 2e éd., Paris, Petra, 2014. (Pragmatismes).

 


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