Les Sphyrènes d'Alexandrie - La donation de Konstantin (vrai ou faux ? 2)

Quel est le point commun entre Artémidore de Daldis et Artémidore d’Éphèse ? Certes, me direz-vous, l’un figure au premier tome du Dictionnaire des philosophes antiques, publié depuis 1989 sous la direction de Richard Goulet, et dont le dernier volume vient tout juste de paraître aux éditions du CNRS, et l’autre point. Certes, me direz-vous, l’un composa le très paléofreudien traité Onirocritique, lequel fut traduit par le P. Festugière, et l’autre fut un géographe qui ne fut pas traduit par l’érudit dominicain. Certes. Mais encore ? 

Eh bien, Artémidore-le-géographe fait l’objet, depuis plusieurs années, d’une énorme Kontroverse comme il en existe peu parmi les érudits. Ce n’est pas tant l’auteur lui-même qui est en question, mais un papyrus apparu en 1981 dans la boutique de Herr Doktor Serop Simonian, antiquaire ayant pignon sur Oberstrasse 110, à Hambourg. Analysé par plusieurs papyrologues, le document fut identifié comme contenant un texte du géographe Artémidore d’Éphèse, auteur dont il ne nous reste aujourd’hui absolument plus rien, mais auteur dont la réputation, dans l’Antiquité, était supérieure à celle de Strabon, lequel passait un peu pour un aimable compilateur de Guides des aires de repos des voies appiennes du monde gréco-romain. Le papyrus devint légendaire, et le devint encore plus lorsqu’il fut acquis, pour la modique somme de 2 750 000 €, en juillet 2004, et aussitôt mis en sûreté dans le coffre d’une fondation bancaire de Turin, fermé à triple tour. Il fut présenté au grand public du 8 février 2006 (juste avant l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Turin, donc) au 7 mai 2006. Tout le monde s’extasia, s’ébaubit. Les publications se multiplièrent, les analyses, par les plus grands papyrologues, comme Bärbel Kramer, professeur à l’université de Trier, ou Claudio Gallazzi, de l’université de Milan.   

Tout le monde s’extasia, sauf le professeur Canfora, qui cria rapidement au faux. Au vrai faux, si l’on peut dire, ou au faux vrai, si l’on préfère. C’est un faux plus vrai que vrai, si l’on s’en tient au processus de fabrication : le faussaire, selon Canfora, a forgé sa forgerie avec de vrais papyrus égyptiens fabriqués autour du premier siècle après J.-C. et a fabriqué son encre en suivant les recettes léguées par Pline (huile d’olive bio et noir de fumée, lettres tracées au calame). Lorsqu’on les analyse avec tous les moyens techniques modernes, l’on ne se trouve certes pas en face d’un cahier Oxford acheté à la librairie Gibert Joseph du boulevard Saint-Michel, noirci d’une écriture au stylo Waterman rempli d’encre noire Waterman. D’où le certificat d’authenticité décerné par d’éminents papyrologues, sûrs de leur microscope à balayage électronique. Canfora, lui, n’est pas d’accord : sous l’encre simili-plinienne, il décèle des traces de graphite, lequel, nous dit-il, « n’est pas connu avant la fin du Moyen Âge », et qui prouve, selon lui, que le faussaire a d’abord tracé ses lettres au crayon, comme un écolier peu sûr de son coup. Mais ce n’est pas tout : Canfora, au terme d’une enquête holmesienne, nous livre le nom du faussaire, son prénom, sa date de naissance, son CV, et la liste de ses publications, pardon, de ses falsifications. Il s’agit d’un Grec dénommé Constantin Simonides  (ca. 1820-1890), auteur de plusieurs dizaines de faux papiers : on lui doit, entre autres, un faux manuscrit de l’évangile de Marc, des inédits d’Homère. Le type est du genre à baigner dans le faux, à ne plus savoir qu’en penser. Des faux fabriqués par Simonides circulaient en Europe, qui passaient (et passent parfois encore) pour d’authentiques manuscrits. Quant à Simonides, dans un article du Guardian publié le 13 septembre 1862, il affirma être l’auteur du Codex sinaiticus, un des plus importants manuscrits bibliques (IVe siècle), ce que démentit le grand Constantin von Tischendorf et la plupart des érudits après lui. Le type était donc également un peu du genre mythomane, à faire passer pour des faux d’authentiques vrais de vrais et vice-versa.

Mais revenons à notre Artémidore, dont Canfora pense que c’est un vrai faux fabriqué par Simonides.   Au chapitre 7 de La fabuleuse histoire du faux papyrus d’Artémidore (Toulouse, 2014), intitulé « Où le Ps.-Artémidore se révèle avoir lu divers auteurs de l’Antiquité tardive », Luciano Canfora relève un nombre impressionnant de mots très tardifs pour un auteur du premier siècle avant J.-C. L’argument pourra paraître faible à certains, compte tenu du taux de perte qui affecte l’ensemble de la littérature gréco-latine : rappelons que le corpus actuellement connu ne représente qu’une petite partie de ce qui circulait dans l’Antiquité. Admettons. Mais Canfora de citer des formules empruntées verbatim à Épiphane de Salamine, mort en 403, ou Horapollon, auteur du Ve siècle. Et, surtout, l’historien italien montre que Simonides, pour forger sa Géographie, a utilisé  une édition des Ethnika d’Étienne de Byzance publiée par August Meinecke en 1849, en recopiant fidèlement deux bourdes depuis corrigées par la critique, et qu’on ne pouvait trouver que chez Meinecke. Il employa également des abréviations rares, mais, hélas pour lui, médiévales.

Le papyrus d’Artémidore est-il un vrai ou un faux ? Vaut-il 2 750 000 euros, ou le prix d’une liasse de papyri recyclés vendue au kilo dans un souk du Caire ? Faute de compétences, Cléo ne peut se prononcer, même si elle trouve convaincant l’argumentaire du professeur Canfora. Elle peut seulement vous conseiller de lire ce polar érudit écrit par le grand historien italien, et qui vaut bien, par certains côtés, le Nom de la rose. C’est de ce genre de lecture que naît une vocation de papyrologue ou de philologue. Ou de faussaire.   

 

Bibliographie

Artémidore de Daldis, La clef des songes. Onirocriticon, traduit et annoté par André-Jean Festugière, Paris, J. Vrin, 1975. (Bibliothèque des textes philosophiques).

Goulet (Richard), dir., Dictionnaire des philosophes antiques, 7 vol. et un supplément, Paris, CNRS, 1989-2018.

Artémidore de Daldis et l’interprétation des rêves : quatorze études, éd. par Christophe Chandezon et Julien du Bouchet, Paris, Les Belles Lettres, 2014. (L’âne d’or ; 43).

Canfora (Luciano), La fabuleuse histoire du faux papyrus d’Artémidore, préface de Laurent Calvié, suivi de : « L’art et le faux », par Olivier Cena, Toulouse, Anacharsis, 2014. (Philologie. Essais).

Aujac (Germaine), Polémique autour d’un papyrus, Anabases, vol. 8, 2008, p. 225-229 [en ligne sur le site : https://journals.openedition.org/anabases/222 ]

 


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