Libre comme un livre - Patience, mon cœur...

"Libre comme un livre" vous fait voyager en ces temps de confinement. On commence aujourd'hui avec un extrait de l'Odyssée

 

Ce fut dans l'avant-pièce que le divin Ulysse vint alors se coucher: par terre et sur la peau fraîche encor de la vache, il entassa plusieurs toisons de ces brebis que, chaque jour, offraient aux dieux les Achéens.

Quand il y fut couché, Eurynomé sur lui vint jeter une cape. Mais, songeant à planter des maux aux prétendants, il restait éveillé.

De la salle, il voyait s'échapper les servantes, qui, chez les prétendants allant à leurs amours, s'excitaient l’une l'autre au plaisir et aux rires. Son poitrine en était soulevé; son esprit et son cœur en sa poitrine ne savaient que résoudre: allait-il se jeter sur elles, les tuer? ou, pour le dernier soir, laisserait-il encor ces bandits les avoir? Tout son cœur aboyait: la chienne, autour de ses petits chiens qui flageolent, aboie aux inconnus et s'apprête au combat; ainsi jappait son âme, indignée de ces crimes; mais, frappant sa poitrine, il gourmandait son cœur:

Patience, mon cœur! c'est chiennerie bien pire qu’il fallut supporter le jour que le Cyclope, en fureur, dévorait mes braves compagnons! ton audace avisée me tira de cet antre où je pensais mourir! »

C'est ainsi qu'il parlait, s'adressant à son cœur; son âme résistait, ancrée dans l'endurance, pendant qu'il se roulait d'un côté, puis de l'autre; comme on voit un héros, sur un grand feu qui flambe, tourner de-ci de-là une panse bourrée de graisses et de sang; il voudrait tant la voir cuite tout aussitôt; ainsi, il se roulait, méditant les moyens d'attaquer, à lui seul, cette foule éhontée.

Mais voici qu’Athéna se présentait à lui, venue du haut du ciel, sous les traits d'une femme, et lui disait ces mots, debout à son chevet :

«Pourquoi veiller toujours, ô toi, le plus infortuné de tous les hommes?

N’as-tu pas maintenant ton foyer, et ta femme, et ce fils que pourraient t'envier tous les pères? » Ulysse l'avisé lui fit cette réponse:

«Déesse, en tout cela, tes discours sont parfaits; mais ce qu'au fond de mon esprit, je cherche encore, c'est comment, à moi seul, mes mains pourront punir mon cette troupe éhontée, qui s'en vient chaque jour envahir ma maison! Et souci bien plus grand! Si je tuais ces gens avec l’assentiment de ton Père et le tien, mon coeur voudrait savoir où me réfugier; penses-y, je te prie! »

La déesse aux yeux pers, Athéna, répondit:

« Pauvre ami! les humains mettent leur confiance en des amis sans force, en de simples mortels qui n'ont pas grand esprit! Ne suis-je pas déesse? toujours à tes côtés, je veillerai sur toi dans toutes tes épreuves et pour te parler net, cinquante bataillons de ces pauvres mortels pourraient nous entourer de leur cercle de mort; c'est encore en tes mains que passerajent leurs bœufs et leurs brebis. Allons! que le sommeil te prenne te aussi! rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne: tes grasses maux sont à leur terme. »

À ces mots, lui versant le sommeil aux paupières, cette toute divine remonta sur l'Olympe.

Odyssée, XX, 1-31


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