Mètis - Vieux métiers (2)

Tous les mois, Michel Casevitz (professeur émérite de philologie grecque) traite d’une étymologie susceptible de présenter un intérêt méthodologique pour saisir le véritable sens d’un mot français ou en rectifier l’étymologie généralement admise.

Dans la précédente chronique, nous avons examiné comment sténographe a succédé à tachygraphe.

Continuant d’étudier comment les métiers ont évolué chez les ronds-de-cuir (par métonymie, le mot désigne les employés assis dans leur bureau, leur séant protégé par un coussin rond posé sur leur siège, cf. par exemple, après Pot-Bouille de Zola (1882), le livre de G. Courteline, Messieurs les ronds-de-cuir, tableaux-roman de la vie de bureau, Paris, 1893, constamment réédité) – le mot bureaucrate est plus à la page, et le gratte-papier  est aussi moderne -, voyons maintenant les mécanographes, les mécanos.

Apparu en français  dans la première moitié du 19ème siècle, mécanographe désigne d’abord le mécanisme permettant d’écrire sans plume sur des machines puis, au début du 20ème siècle, « l’employé chargé de transcrire des données alphanumériques (symboles composés de chiffres et de lettres) sous formes de bandes ou de cartes perforées » (Trésor de la langue française informatisé [TLF], s.v.) : la mécanographie a précédé l’informatique, le « mécanographe [masc. ou fémin.] est remplacé par opérateur ou opératrice de saisie [de données] » (TLF, ibidem). L’abréviation Le mécano désigne depuis le début du 20ème siècle le mécanicien spécialiste en automobiles (comme l’indique le TLF) mais dans les entreprises qui comprenaient un service de mécanographie, mécano était le nom abrégé de l’employé. Remarquons aussi que le mécano et le métallo (qui est peut-être construit sur le premier) travaillent tous deux dans le métal, mais dans des domaines un peu différents.

Autre nom d’employé de bureau disparu des entreprises modernes, le pointeau est bien oublié aujourd’hui. À l’origine (le mot est attesté depuis l’Encyclopédie, en 1765), il s’agit d’un outil d’acier à pointe conique  utilisé pour marquer l’endroit où percer, en particulier sur une carte à perforer (il semble qu’on appelle aussi pointeau une tige conique qui règle  le débit d’un fluide dans une canalisation[1]). Employé au service gérant le personnel sous la direction du directeur du personnel (remplacé aujourd’hui par le directeur des ressources humaines), le pointeau (en ce sens depuis la fin du 19ème siècle) enregistrait avec cet outil les entrées et les sorties des ouvriers et des employés. Ainsi l’outil désignait aussi la personne chargée de l’utiliser (cf. la chronique précédente pour tachygraphe et sténographe). Là encore la machine et l’informatique ont éliminé l’emploi et celui ou celle qui l’occupait, mais l’obligation pour le travailleur de pointer subsiste encore.

Signalons un synonyme de pointeau : le pointeur (le suffixe *–eur est, pour un nom de métier, plus clair sémantiquement que *-eau, qui n’a pas d’autre fonction que morphologique, mais parfois avec une nuance péjorative). Ce mot pouvait lui aussi désigner un employé chargé de contrôler les entrées et les sorties du personnel (à l’exception des cadres, « au-dessus » des contrôles !) ; pointeur était aussi le nom du contrôleur enregistrant les résultats d’un scrutin ou d’une épreuve sportive). Le féminin pointeuse était rare pour une personne, mais c’est le genre de la machine enregistrant l’heure et la sortie des travailleurs d’une entreprise. Aujourd’hui, en informatique, le pointeur est « l’adresse utilisée pour pointer vers une donnée ou une structure de données » (citation du TLF s.v indiquant que c’est la francisation de l’anglais pointer). Dès la fin du 15ème siècle, le pointeur désignait celui qui fait un pointage. Dans la pétanque, sport qu’on pratique surtout au midi, le pointeur est le joueur qui vise une boule adverse qu’il veut déplacer s’il l’atteint.

Le pointage est un nom d’action du vocabulaire général ou technique : c’est l’action de contrôle, de vérification (on pointe le nom sur une liste, par exemple) ; le pointage consiste par ailleurs à marque un point sur une carte marine, à orienter une arme ou un appareil de photo sur l’objectif à atteindre, à évaluer la valeur d’un animal, à noter une performance sportive. Ce peut être aussi une « opération amorçant le perçage d’un trou avec un foret ou pointeau » (TLF, à qui on doit aussi ces précisions sur l’usage du mot). 

Ces substantifs sont dérivés du verbe pointer (attesté depuis le 12ème siècle), qui dérive du nom pointe . Le verbe a des emplois très nombreux, généraux ou techniques, transitifs  (« frapper de la pointe ») ou intransitifs (« être en pointe, en saillie »). Le nom (« extrémité pointue ») est aussi riche et divers. À l’origine, il y a le bas latin puncta « estocade » (attesté chez Végèce au 4ème -5ème siècle, dans le langage militaire), à partir du participe passé passif du verbe pungo,­is,-ere, pupugi, punctum « piquer, percer, poindre » (cf. punctum,-i neutre « point, petit trou fait par piqûre, point de ponctuation », punctura,- ae « la piqûre », punctus,-us, masc., même sens, et le nom d’action punctio,-onis, terme de médecine « action de piquer, pointe, élancement »). Le radical *pug- se rencontre aussi en latin dans pugnus,-i, masc. « poing ». Il indique peut-être un choc, une attaque (cf. Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine [DELL], s.u. pugil et pungo). Le français emploie aussi pointilleux pour qualifier un individu soucieux de l’exactitude la plus fine (ou vétilleux, en argot pinailleur) ou « à cheval » sur les principes ou sur la morale… On a connu aussi le pointillisme qui peint avec des points comme l’incarne Seurat.

Un mot encore pour revenir à notre liste de métiers disparus et dont le nom lui-même a disparu. D’abord, dans l’imprimerie, il y avait autrefois, le prote, mot attesté depuis le milieu du 17ème siècle ; c’était à l’origine le chef d’atelier (de pròto  en italien, issu du grec πρῶτος « premier »), puis le chef de composition et enfin le compositeur typographe. Qui connaît encore ce nom ? Le correcteur lui-même, que ce soit pour les livres ou pour les journaux, a perdu son emploi, puisque on ne compose plus physiquement le texte, l’ordinateur s’en charge, avec la PAO (« publication assistée par ordinateur ») et les correcteurs intégrés. L’expérience prouve qu’il vaudrait mieux quand même surveiller les machines pour que la correction soit parfaite, si possible…

 

 

 

 

[1] Selon le dictionnaire « Cordial dico » en ligne, s.v.


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