Maxime de Tyr - Mythes poétiques et mythes philosophiques

Voici un extrait de la Bibliothèque mythologique idéale parue récemment aux éditions Les Belles Lettres, écrite par Laure de Chantal et Jean-Louis Poirier. Maxime de Tyr y disserte sur les mythes contés par les poètes et les mythes contés par les philosophes. 

 

V. Tout est plein d’énigmes et d’allégories chez les poètes, et chez les philosophes ; et j’aime bien mieux le respect qu’ils ont montré pour la vérité en l’enveloppant, que l’état de nudité dans lequel elle a été présentée par les modernes. Car la faiblesse humaine ne permet point de contempler les choses sous l’évidence de la réalité ; et alors les mythes en sont les emblèmes les plus décents. Si d’ailleurs les modernes ont étendu les lumières de leurs prédécesseurs, c’est un bonheur dont il faut les féliciter. Mais, si sans rien ajouter sous ce rapport, ils n’ont fait qu’écarter les voiles, et donner le mot des énigmes, je crains qu’on n’ait le droit de leur reprocher d’avoir indiscrètement révélé le secret des choses. Car à quoi d’ailleurs seraient bons les mythes, s’ils n’étaient des discours destinés à cacher une vérité sous des ornements étrangers, semblables aux représentations, aux images des dieux, que les prêtres entourent d’incrustations d’or, d’argent, qu’ils couvrent de vêtements magnifiques, pour en accroître la majesté ? L’âme de l’homme est constituée de manière qu’elle contemple avec une sorte d’arrogance les choses qui sont à sa portée, et qu’elle en fait peu de cas ; tandis qu’elle attache du merveilleux à tout ce qu’elle ne peut atteindre. Guidée par la conjecture vers ce qu’elle ne voit point, elle cherche, à l’aide du raisonnement, d’en acquérir la connaissance. Si elle éprouve des difficultés, elle fait des efforts pour les vaincre ; et lorsqu’elle est parvenue à apprendre ce qu’elle voulait savoir, elle n’y attache pas plus d’intérêt qu’aux choses
qui sont l’objet de ses fonctions les plus naturelles.

VI. Les poètes, qui connaissaient cette manière d’être de l’âme, inventèrent ce moyen de l’entretenir des choses qui appartiennent aux dieux, le langage des mythes, moins clair que celui du discours ordinaire, moins obscur que celui des énigmes, et tenant le milieu entre la science et l’ignorance ; déterminant la crédulité par les charmes de sa contexture, et la repoussant par ses paradoxes ; inspirant à l’âme l’amour de la recherche de la vérité, et le désir de faire constamment vers elle de nouveaux progrès. On fut longtemps à s’apercevoir, que ces hommes, en s’emparant de nos oreilles par les agréments de leurs ouvrages, philosophes en réalité, et poètes de nom, avaient mis à la place d’une chose qui aurait été mal accueillie, une invention agréable à la multitude. Car
le nom de philosophe est lourd et mal sonnant aux oreilles du vulgaire ; c’est ainsi que le pauvre ne voit point avec plaisir le spectacle de l’opulence, ni le libertin le tableau de la tempérance, ni le lâche le modèle du courage. Les vices n’aiment pas davantage de voir les vertus se complaire dans leur propre mérite, et s’enorgueillir d’amour-propre. Au lieu que le nom de poète est doux à entendre. Le peuple aime ce nom-là. Il l’aime par l’idée du plaisir qu’il en attend, sans se douter de sa puissance. Semblable à ces médecins, qui, voyant des malades avoir un grand dégoût pour les remèdes, administrent les drogues amères enveloppées dans des choses d’une saveur agréable, et dissimulent ainsi ce qui rebuterait dans le médicament destiné à produire un effet salutaire ; l’ancienne philosophie déposa la substance de sa doctrine dans des mythes, dans des vers, dans des hymnes, et l’on ne se douta point de la tournure qu’elle avait prise pour s’insinuer dans l’esprit des hommes et les diriger, en masquant ce qui aurait repoussé sous un appareil didactique.

VII. Qu’on ne demande donc pas quels sont ceux qui ont le mieux pensé des dieux, des poètes ou des philosophes. Qu’on laisse plutôt la concorde et la bonne intelligence régner entre les ouvrages des uns et des autres ; et qu’on les considère comme n’ayant qu’une fin unique et un même objet. Nommer un poète, c’est parler d’un philosophe ; nommer un philosophe, c’est parler d’un poète. On donne également le nom d’intrépide guerrier, et à Achille armé d’un bouclier d’or, chef-d’œuvre de l’art, et à Ajax qui ne portait qu’un bouclier de cuir. Le courage donne aux exploits de l’un et de l’autre le même caractère de grandeur et d’éclat, sans nul égard à ce qui fait la matière des armures. Que dans la question qui nous occupe, on assimile donc les formes métriques et musicales à l’or du bouclier d’Achille, et le discours simple et naturel au cuir du bouclier d’Ajax. Mais, laissant de côté l’or et le cuir, qu’on ne considère que le mérite de celui qui est dans l’arène. Qu’il s’agisse de la vérité, et alors que ce soit un poète qui parle, qu’il emploie le langage des mythes, qu’il l’embellisse des agréments de la musique, je m’attacherai à ses énigmes, je m’efforcerai d’en pénétrer le sens, et le charme des formes ne m’en imposera point. Qu’il soit question de la vérité, et alors que ce soit un philosophe qui nous la présente tout bonnement et sans enveloppe, je ne me plaindrai point de la facilité qu’il me donne de l’entendre. Mais si ni l’un ni l’autre, ni le poète ni le philosophe, ne m’offrent la vérité, les vers du premier ne sont à mes yeux que de grossières rapsodies ; et les beaux discours du second, que des mythes. Car, si l’on ôte la vérité, on n’aura pas plus de confiance dans les mythes du poète que dans les dissertations du philosophe.
[…]
Tel est le langage des poètes, tel est le langage des philosophes. Transposez les noms, et vous verrez qu’ils vous disent les uns et les autres la même chose, et vous trouverez que leur doctrine est semblable. Entendez par Jupiter, cette intelligence qui est la plus ancienne de toutes, à laquelle toutes les autres doivent leur origine, à l’empire de laquelle tout ce qui existe est soumis ; par Minerve, entendez la prudence ; par Apollon, le soleil ; par Neptune, les vents qui se promènent sur mer et sur terre, et qui les maintiennent l’une et l’autre dans une mutuelle harmonie, dans un réciproque équilibre.

IX. Si l’on dirige son attention sur d’autres objets, on trouvera que tout est affaire de noms chez les poètes, et que tout consiste en discours chez les philosophes.

Dissertation X, Quels sont ceux qui ont eu les idées les plus saines touchant les dieux, des poètes ou des philosophes ?

 

 

 


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