Miroir, mon beau miroir… - Hécube & les priamides

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Prenons, par exemple, l’histoire d’Hécube.

 

Hécube a le triste privilège d’être la championne du malheur. La vieille femme « surpasse hommes et femmes en matière d’infortune » résume sa servante au début de la pièce qu’Euripide a consacrée à Hécube, « et personne ne lui disputera ce trophée ».

Avant d’être la reine du malheur, Hécube était la reine de Troie. Comme les poètes n’en disent rien, il n’est pas incroyable que la vie avec Priam, son époux, ait été heureuse. En tout cas, leur descendance fut nombreuse : Hector, Pâris, Cassandre sont leurs enfants les plus célèbres, mais il y eut aussi Créuse, Laodicée, Polyxène, Déiphobe, Hélénos, Pammon, Politès, Antiphos, Hipponoos et Polydore. Ses fils succombent au « champ d’honneur » sur la plaine de Troie, égorgés, mutilés, méconnaissables, avant d’être « enveloppés par l’ombre de la mort », celle qui recouvre tout, même les visages des vivants qui prennent alors le sombre voile du deuil. Ce voile ne quitte plus Hécube, qui subit autant de fois le scandale de voir ses enfants mourir. Ses larmes et ses pleurs nous disent que dans l’Antiquité aussi la perte d’un enfant était perçue comme l’injustice par excellence. Un seul fils survit, Polydore, envoyé en Thrace à l’abri chez un allié, avec une partie du fameux or de Troie.

La guerre est perdue, Troie brûle. Hécube le subodorait déjà, elle qui avait vu sa ville incendiée par un tison qu’elle enfantait. Voici sous ses yeux son pire cauchemar qui se réalise : Troie meurt dans les flammes. La souveraine et ses filles sont réparties entre les vainqueurs : Cassandre tombe aux mains d’Agammemnon, Andromaque devient le « trophée » de Néoptolème et Hécube celui d’Ulysse. Reines et princesses sont désormais des esclaves, destinées à « faire le pain, balayer, filer », être vendues ou violées, selon le bon vouloir de leur maître, comme le souligne Euripide (v. 361-366) : à la guerre comme à la guerre.

Mais l’histoire d’Hécube ne s’éteint pas avec les cendres de Troie. Les héros achéens doivent rentrer chez eux et, comme au départ pour la guerre, le vent ne souffle pas, le ciel est silencieux et les oracles demandent un sacrifice. La boucle est pour ainsi dire bouclée, si ce n’est que, comme souvent dans la mythologie, un détail, et non des moindres, est changé. Alors que la victime, Iphigénie, était sauvée du couteau d’Agamemnon par une intervention divine, la petite Polyxène tombe égorgée sur l’autel. S’il ne s’agit pas d’un suicide, c’est une mort volontaire. Écoutons les paroles qu’Euripide a placées dans la bouche de la jeune fille : « Argiens, qui avez ravagé ma cité, c’est de plein gré que je meurs. Que nul ne touche mon corps! Je tendrai la gorge d’un cœur vaillant. Libre ! Par les dieux, que je meure libre sous vos coups, car être chez les morts appelée du nom d’esclave, moi, une princesse, j’en aurais trop honte » (vv.546-552). Hécube a beau supplier Ulysse de mourir avec sa fille, celui-ci refuse. La seule consolation qu’il reste à Hécube est d’être toujours vivante pour donner les derniers à la dépouille de sa fille et de souhaiter que son fils, Polydore, le dernier des Priamides, évite les malheurs.

Polydore est là pour assister aux malheurs de sa mère, mais il ne peut ni lui parler ni la consoler : trucidé dès que s’est sue la défaite par son hôte Polymestor, son fantôme a rejoint sa mère et son corps, jeté à la mer, a vogué jusqu’au rivage pour le suivre. Hécube est désormais seule au monde, sans enfant, sans époux, sans cité. Sa ruine est achevée, plus une once d’espoir à l’horizon...jusqu’à ce que le meurtrier de son fils se présente pour se faire adouber traîtreusement comme nouvel allié des Achéens. Hécube l’attire avec ses fils dans la tente des captives : les nouvelles esclaves, après avoir flatté le roi et admirer ses enfants, les immobilise « de leurs bras de poulpe » puis, avec les navettes et les agrafes de leur métier crève les yeux du souverain traître après avoir tué ses enfants.

Le destin se retourne à nouveau pour infliger à Hécube sa dernière infortune. Après avoir tout perdu, il lui reste encore à perdre sa forme humaine : Hécube, la vénérable Hécube, est transformée en chienne. Comble de l’injustice, il se raconte, chez Ovide notamment, que ce sont ses pleurs incompréhensibles qui alors émurent les dieux et les hommes. Les hommes lui bâtirent une stèle sur un promontoire de Chersonnèse, le Kunos Sema et les dieux ne la punirent pas davantage. 

 

Miroir, mon beau miroir antique, où sont Hécube et ses enfants en cet été 2018 ?

Leurs fantômes se battent dans les dizaines de pays en guerre actuellement.

Leurs fantômes se croisent toujours en Méditerranée, infortunés politiques, climatiques, économiques qui ont tout perdu ou qui n’avaient plus rien à perdre et que nous laissons honteusement échouer, à tous les sens du terme, sur les rivages de la Méditerranée parce qu’il faudrait trouver « une solution commune ».

 

Miroir, mon beau miroir antique, que nous enseignent Hécube et ses enfants en cet été 2018 ?

Sa fable nous enseigne que, dans les tourments, nous sommes seuls car rien n’est si répulsif que le malheur. 

Sa fable nous enseigne que, face à l’injustice nous avons le choix de subir ou d’agir.

Sa fable nous enseigne que les maux et les guerres rendent les hommes inhumains.

Sa fable nous enseigne enfin ce qu’est le malheur, et ce qu’est la dignité.

Blondel - Hécube et Polyxène

 

Crespi - Hécube tue Polymestor

 


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