Miroir, mon beau miroir… - L’enlèvement de Perséphone

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Prenons, par exemple, le mythe de Déméter & Koré.

L’enlèvement de Perséphone (ou Koré ou Proserpine en latin) par Hadès (Pluton) et sa recherche éperdue par sa mère Déméter (Cérès) est un des plus grands mythes de l’Antiquité. Il est aussi l’un des plus anciens puisqu’il est traité déjà dans l’Hymne homérique à Déméter daté du VIIe siècle avant J.-C, en même temps que l’une des plus récents, car il est narré dans la dernière épopée de l’histoire antique, Le rapt de Proserpine, écrite par Claudien à la fin du IVe siècle après J.-C.

 

Tout d’abord, faisons les présentations.

Déméter, la déesse des moissons et des récoltes, n’a qu’un seul enfant et, apparemment, n’est pas destinée à en avoir d’autres, Koré. A elles deux, elles incarnent la mère et la fille par excellence, car κόρη signifie en grec « jeune fille » et μήτηρ, la mère. Arrêtons-nous un instant sur le mot « koré », car, comme souvent en grec, il est riche de sens et rend tout un chacun poète et philosophe. Koré est d’abord la toute jeune fille, une enfant, celle qui en tout cas joue encore à la poupée, car tel est le deuxième sens du mot. Enfin le mot en vient à désigner la pupille de l’œil « à cause de la petite image qui s’y réfléchit » nous dit joliment Bailly.

 

Ensuite, un bref rappel des épisodes.

La jeune déesse est d’une beauté étourdissante. Elle est si ravissante que beaucoup songent à la ravir sur le mont Olympe.

Dans l’Hymne à Déméter, la jeune fille n’a que le temps de cueillir une fleur magnifique à l’odeur envoûtante avant que la terre ne se déchire et que « le Seigneur de tant d’hôtes » ne l’enlève. La pauvre enfant n’a que le temps de pousser un cri déchirant, que seule Hécate, la fille de Persée, entend.

Dans les versions latines Déméter décide alors de cacher sa fille loin, en Sicile, non sans auparavant lui avoir donné une armada de compagnes, toutes plus jolies les unes que les autres, à commencer par la déesse de l’Amour en personne. Elles sont là pour lui tenir compagnie, mais aussi pour la protéger, voire servir d’amuse-gueule si jamais un vieux loup venait à passer par là. Si la jeune fille est écartée des regards olympiens, elle n’échappe pas à ceux du dieu des Enfers. Rappelons en effet que les portes des Enfers sont situées au sud de l’Italie ou en Sicile. Tapi parmi les ombres, Hadès observe, tombe amoureux et s’empare de la jeune fille avec l’accord de Zeus et la connivence des déesses accompagnant Koré.

Le plan est parfait, divin même et donc rien ne se passe comme prévu.

 

Le rapt de Proserpine, par Alessandro Allori

Déméter en grand deuil mène l’enquête, mais personne n’ose lui révéler la vérité, car tout le monde craint les maîtres du ciel et des enfers, Zeus et Hadès. La déesse décide de ne plus assumer ses fonctions divines, à savoir faire pousser les plantes. Elle fait la grève du grain si bien que sur terre les hommes meurent de faim et de colère. Sur l’Olympe les dieux ne reçoivent plus la fumée des sacrifices. Un dieu qui n’est pas adulé est-il encore un dieu ? Dans ce monde en passe de devenir sans bêtes, sans hommes et sans divinité, Déméter pleure, assise sur un rocher d’Éleusis, déguisée en vieille femme pour ne pas être reconnue. Une troupe de jeunes filles, royales quoique faméliques, vient à sa rencontre. L’une d’elle a le sens de l’humour : elle parvient non seulement à faire rire Déméter, mais à la convaincre de venir se réfugier chez le roi Céléos et la reine Métanire. Le couple en effet cherche une nourrice vénérable pour s’occuper de leurs deux fils, Triptolème et Démophon. La déesse a perdu une fille, elle gagne deux fils. L’aîné, Triptolème, est à l’âge où les garçons rêvent de dragon. La déesse lui en donne non pas un en terre cuite, mais deux, mais ailés, mais vivants, attelés qui plus est à un char magnifique. Elle lui tend en outre une bourse contenant des graines inédites, et magiques, des graines qui donneront une moisson blonde comme les cheveux du jeune garçon et nourriront miraculeusement le genre humain. Grâce à l’amour et à la gaieté de deux enfants et à l’humour d’une jeune femme, le chagrin de la déesse s’est allégé et les hommes ont acquis l’art cultiver le blé.

 

Pendant ce temps, la nouvelle Reine Perséphone se lamente. Elle pleure parmi les fleurs, les asphodèles, les bois et les rivières, le Styx, le Léthé et l’Achéron. Elle pourrait, si elle le souhaitait se promener indéfiniment dans cette nature noire et sauvage, un peu lugubre, mais le problème aux Enfers, c’est les autres : mariée de force à son oncle, elle est entourée de monstres, partout règne une odeur insupportable, méphitique,  et une atmosphère froide, humide, triste à pleurer. Ni l’or de son époux ( qui passe pour être le plus riche du monde), ni la compagnie des plus grands artistes, — Homère, Euripide, Virgile, ils sont tous là !—, ne pourront rien changer.

 

Déméter pleurant Perséphone, par Evelyn de Morgan

À celle qui a grandi sous le soleil de Sicile, dans l’odeur fraîche et vigoureuse des citronniers, l’absence de lumière est insupportable, comme celle de sa mère, comme celle de la vie. Et puis, elle est si jeune, et il n’y a que des vieux décrépits autour d’elle. Même les défunts les plus verts lui parlent de gens qu’elle n’a jamais connus. Quelle lassitude ! Quelle désolation ! Elle pleure, elle soupire, dépérit parmi les âmes, se meurt parmi les morts sans pouvoir mourir. Le pire vient lorsque de son palais, elle entend au-dessus d’elle les pleurs rauques de sa mère, Déméter, la déesse qui veille aux récoltes. Tout à son chagrin, elle n’a que faire des semailles si bien que sur Terre plus rien ne pousse. Au bout de quelque temps de ce traitement le monde d’en-haut, celui des vivants, ressemble de plus en plus à celui des morts. Sous le soleil et sous la terre, tous et toutes se lamentent.

 

Zeus, lui aussi est fort chagriné. Pendant que Déméter fait la grève des saisons, les hommes se meurent et ne lui font plus d’offrande. Il suggère à son frère de laisser davantage de liberté à sa dulcinée. Après tout si elle va voir sa mère de temps en temps, où est le mal ? Hadès se laisse convaincre, mais, prudent, avant qu’elle ne prenne le chemin du jour, il offre à son épouse une grenade bien mûre, rougeoyante et offerte, pour la rafraîchir pendant son voyage. Lui aussi veille au grain car il vient ainsi de s’assurer du retour de sa femme. Durant son voyage vers le jour, Proserpine suçote, six des grains suaves offerts par son mari : la pulpe tendre et juteuse, le goût acidulé et léger lui feraient presque regretter les baisers de son époux, mais la nostalgie est vite chassée par les retrouvailles, les embrassades, les baisers et les cajoleries maternelles. La joie, la vie, les saisons regagnent la terre et la recouvrent d’un tapis verdoyant et fertile, pendant six mois, car au bout de ce laps de temps, un par grain de grenade, Perséphone est reprise par le mal du pays, mais de celui dans bas. Une nuit que sa mère dort et que la terre et les vignes sont en pleine récolte, elle quitte le giron maternel et revient, consentante, dans les bras immortels du maître des morts, embrassant pendant six mois le repos de l’Hadès tandis que sa mère, à nouveau, se couvre du voile infertile du deuil tout comme la terre se couvre des feuilles mortes, puis d’un tapis de neige, attendant la venue de Proserpine pour renaître à nouveau.

 

Miroir, mon beau miroir mythique, où sont Déméter et Koré en ce beau mois d’avril 2018 ? 

Elles sont aux cœurs chagrins des mélancoliques, qui pensent : « même les dieux sont malheureux », et des paranoïaques qui expérimentent une fois de plus que la solidarité, masculine, féminine, ou divine, n’est qu’un mythe.

Elles sont aussi dans les cœurs des optimistes qui se disent que l’humour est souvent la seule solution et donc la meilleure.

Elles sont dans les cœurs serrés des jeunes enfants, lorsqu’ils abandonnent leurs mères pour une longue journée d’école.

Elles sont au cœur des adolescentes (qui sont toujours les plus belles), lorsqu’elles se sentent la proie d’adultes concupiscents.

Elles sont au cœur de tous les époux mal mariés qui se disent que le couple est un enfer.

Elles sont aux cœurs de toutes les mères débordées, qui se rassurent en se rappelant que même la Mère par excellence n’est pas parvenue à tout prévoir.

Elles sont aux cœurs des amoureux des mots, ravis de pouvoir employer le mot « chtonien » et dans celui des érudits en herbe qui le rencontrent pour la première fois.

Elles sont peut-être au cœur des politiques qui méditent que même Jupiter a cédé à la grève…

 

Et vous Amis des Classiques, que voyez-vous dans le miroir du mythe ?

 

Son premier enfant, par Robert Reid

Suzanne et les vieillards, par Giuseppe Bartolomeo Chiari

La grève, par Henry Luyten

 

 

 


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