Miroir, mon beau miroir… - Les Sirènes

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Prenons, par exemple, le mythe des Sirènes.

Tous les premiers mercredis du mois la sirène de midi retentit partout en France. Tocsin contemporain elle vise à alerter les populations à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, sauf celle du mercredi qui est un simple exercice de vérification du sytème d’alarme national. Pour les plus chanceux ces sirènes ont le parfum de l’enfance, des exercices scolaires où il fallait à regret abandonner son stylo préféré. Pour tous ceux qui ont vécu une catastrophe, qu’elle prenne l’appellation moderne d’attentat, d’accident ou, selon une litote très en vogue d’ «  événements », elles ravivent charnellement des souvenirs effrayants : des tours qui brûlent, des foules massacrées, un ciel qui pleut des bombes ou une cathédrale plusieurs fois centenaire qui meurt en fumée.

 

John William Waterhouse, Ulysse et les Sirènes, 1891

Ces sirènes stridentes qui font surgir d’un coup l’imminence de la mort et du danger dans notre quotidien, sont-elles si éloignées des sirènes de la mythologie?

Chez Homère puis chez Apollonios de Rhodes la voix des sirènes se caractérise par sa tonalité aiguë. Elle vient du mot ligus (λιγὺς) qui signifie « clair », « strident », « haut perché », comme le vent ou les coups de fouets dans l’Iliade, comme le chant de l’oiseau, le son de la flûte ou la voix d’une femme. Il n’est pas si étonnant que les artistes ayant voulu leur donner une apparence les aient représentées tantôt avec des pattes d’oiseaux, un buste et un visage féminin, ou dotées d’instruments de musique. Ceux qui ont voulu leur donner une histoire en ont fait les compagnes déchues de la jeune Perséphone ou des musiciennes ayant osé défier les Muses.

Comme l’avait spirituellement noté Pascal Quignard dans Le haine de la musique, « les oreilles n’ont pas de paupières », si bien que les sirènes, quelle que soit la forme qu’elles prennent et quelles que soit leurs paroles, sont irrésistibles. C’est leur voix qui attache un nœud coulant (le nom de « sirène » venant précisément du mot signifiant le lien ou la corde) autour du cou de celui qui l’écoute. Peu importe les mots qu’elles profèrent, on ne peut pas ne pas les écouter, à moins d’avoir les oreilles fermées de cire comme Ulysse ou d’être recouverts par un meilleur chanteur, comme Orphée dans les Argonautiques. Muses des mers, muses du mal, les sirènes sont invincibles. Elles ont notre oreille. Cela explique pourquoi elles servent souvent de comparaison aux paroles mielleuses de l’homme politique menteur ou de l’orateur sournois. Dès l’Antiquité elles quittent le monde des mers pour se poser sur les stèles funéraires, troquant ainsi Poséidon pour Hadès.

À la fin de l’Antiquité, ces chanteuses funestes ont commencé à se changer en femmes poissons. Proclus évoque « les sirènes poséidonniennes (qui) vivent dans la mer, monde du devenir ». Dans un ouvrage du VIe siècle, le De monstris, l’auteur décrit « des vierges de la mer qui trompent les navigateurs par leur grande beauté et leur chant caressant. De la tête au nombril, elles ont un corps de jeune fille. Cependant elles ont une queue écailleuse qui plonge dans la mer ». La métamorphose est longue et silencieuse car les sirènes ne réapparaissent qu’au XIe siècle et dotées d’un queue de poisson. Puis, les sirènes médiévales se laissent à leur tour séduire par les Sirènes de la mythologie nordique.

Dans ses carnets de voyages, Christophe Colomb raconte qu’il a été par deux fois confronté à des sirènes, alors qu’il s’approchait des côtes appelées alors guinéennes. Il ne tomba pas sous leur charme. Il les aurait même trouvées fort vilaines, ce qui n’est pas si étonnant car il appert qu’il aurait vu des lamantins. Il est loin d’être le seul. Voyageuses millénaires, les sirènes ont été aperçues aux quatre coins du globe, à l’entrée du golfe de Messine, en Islande, à Belle île; selon certains elles n’ont jamais quitté  le port d’Alexandrie, où tout commence et tout finit

Ulysse et les sirènes, stamnos attique à figures rouges, v. 480-470 av. J.-C., British Museum

 

Pascal Quignard, La haine de la musique

John William Waterhouse, Sirène (nordique)

La forme de l'eau

Ambiguës, séduisantes et terribles, où sont les sirènes d’aujourd’hui ?

 

Elles sont « la petite voix » qui nous murmure à l'oreille et nous pousse au pire.

Elles sont la sirène du whistleblower, le lanceur d’alerte.

Elles reçoivent un Oscar dans La forme de l’eau.

 

Et vous, Amis des classiques, quelle sirène voyez-vous dans le miroir du mythe ?

 

Pour une information détaillée sur le mythe grec et son évolution, voir l’article de Paul Rossi dans le Bulletin de l’association Guillaume Budé. 


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