Miroir, mon beau miroir – Psyché

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Psyché, en grec, signifie l’« âme », l’âme comme souffle de vie qui anime le monde, le rendant à la fois périssable et immortel. Elle est représentée avec des ailes, légères comme celles du papillon auquel elle a laissé son nom. En français, elle désigne depuis le XIXe siècle, le miroir qui nous reflète en entier, jusqu’à l’âme. Psyché est aussi, grâce à un auteur africain nommé Apulée, l’héroïne fascinante du plus fascinant conte de l’Antiquité.

Si vous connaissez l’histoire, vous avez sans doute en tête que Psyché est une fille de roi un peu trop curieuse, qui, alors qu’elle a le privilège d’être aimée de Cupidon, l’Amour (avec un grand « A », un arc et des ailes), cède à la curiosité, qu’elle partage avec ses deux sœurs  — et l’entièreté de la condition féminine puisque trois suffit à l’esprit pour élaborer une loi générale —. De nuit, en catimini, alors que le dieu doit rester incognito, elle regarde son divin époux, sans demander la permission, car naturellement même une princesse doit demander une autorisation à son mari. Aussitôt Cupidon s’enfuit à tire-d’aile, abandonnant Psyché. Sa faute ? Voir le visage de son ravissant ravisseur, sa punition ? En être séparée pour toujours ou le reconquérir après une multitude d’épreuves dont elle ne triomphe uniquement que grâce à l’aide d’adjuvants, pour la plupart divins et masculins, aussi vrai qu’une femme seule, une princesse qui plus est, ne peut rien faire de ses dix doigts délicats.  Le happy end est assuré par la figure dominante et patriarcale par excellence, le roi de dieux, Jupiter qui, bien que maître de la foudre et du tonnerre, réconcilie tout le monde et accorde à Psyché l’immortalité. L’histoire de la belle princesse se termine à l’idéal, par des noces somptueuses, arrosées aux nectar, le vin des dieux, des chants, des danses et, quelques mois plus tard un bébé répondant au doux nom de Volupté.

Si vous connaissez déjà l’histoire, je vous invite à la redécouvrir dans la merveilleuse traduction qu’en a réalisée Danielle van Mal-Maeder.

Romans grecs et latins

Si vous ne connaissez pas l’histoire, ce n’est pas grave, au contraire c’est peut-être mieux, car vous pourrez ainsi découvrir d’un œil neuf le divin courage de la merveilleuse Psyché.

Psyché est une fille de roi, belle et convoitée, environnée par des parents aimants et deux méchantes sœurs. Chacun perpétuant dans son être, Psyché est de plus en plus belle et ses sœurs de plus en plus hargneuses. C’est à ce moment, dans les contes encore plus que dans les mythes ou dans la vie, que commencent les problèmes, sous la forme déplaisante d’un maléfice, d’un deuil ou d’une marâtre. Dans le cas de Psyché la malédiction pourrait être sans fin puisqu’elle est issue de la déesse de l’amour, Vénus, celle qui est « tout entière à sa proie attachée ». Le tort de cette belle âme mortelle est de surpasser la plus belle des immortelles, Vénus, non pas tant en beauté qu’en admiration suscitée. La beauté de Psyché est si impressionnante que tout un chacun se presse pour l’honorer, lui rendre un culte, comme si elle était un déesse tandis que Vénus voit ses sanctuaires se déserter, ses temples se vider et ses offrandes s’amenuiser. Un dieu sans adorateurs (sans public ?) est-il encore un dieu ? Un mortel auquel un culte est rendu est-il un dieu ? Telle est la première question que nous renvoie la belle Psyché. Vénus ne préfère pas se poser ce genre d’interrogation et somme son fils Cupidon, le dieu ailé dont les flèches percent les cœurs d’un amour irréparable.

Apulée ne révèle pas à son lecteur la décision ni le stratagème de Cupidon, mais laisse le lecteur le découvrir avec Psyché. Comme ses parents s’inquiétait de ne pas avoir trouvé d’époux digne de leur fille, ils se décidèrent d’interroger l’oracle ; Apollon « bien que grec et ionien, rendit sa réponse en latin », souligne avec humour Apulée. Un oracle n’est pas divin s’il n’est ambivalent.

« Au sommet d’un rocher escarpé, ô Roi, dépose la jeune fille ;

Paré pour un hymen funèbre.

N’attends pas un gendre de souche mortelle,

Mais un démon cruel, féroce et vipérin,

Qui fait planer ses ailes au-dessus de l’éther,

Semant partout la tourmente,

Épuisant toute chose par le feu et par le fer.

Jupiter lui-même tremble devant lui,

Il terrifie les puissances divines,

Les fleuves et les ténèbres du Styx sont frappés d’épouvante. »

Psyché, face à cette première épreuve, se révèle non seulement brave, mais perspicace. La jeune princesse n’est pas la seule des héroïnes antiques à accepter la mort sur l’autel du sacrifice – Iphigénie, Makaria ou Polyxène ­—, toutefois Psyché a compris la raison et les causes de ce sacrifice qu’elle accepte : « c’est le nom de Vénus et lui seul qui est responsable de ma mort ».

Et Psyché, effrayée et tremblante se retrouve seule face à sa fin, lorsqu’une brise suave l’enveloppe et l’emporte vers l’inconnu. Plutôt qu’aux Enfers, Psyché s’éveille sur une herbe moelleuse devant un palais féerique qu’elle s’enhardit à visiter. Parmi tout ce luxe et cette somptuosité, remarque surtout « qu’aucune chaîne, aucun cadenas, ne [le] protégeaient ».

Fière, courageuse, aventurière et éprise de liberté, Psyché a déjà fait face à la mort, il lui reste à affronter l’Amour. Et quel Amour, un amour secret et immense qu’elle ne peut ni voir ni avouer, pas même ses sœurs ! L’interdiction est formelle mais Psyché entreprend et réussit, le tour de force de convaincre non seulement un dieu, mais le dieu de l’Amour, obstiné et capricieux s’il en est. La jeune femme obtient, pour leur perte à tous deux, de voir ses sœurs.

On est trop confiant lorsqu’on est amoureux. En effet, émerveillée de bonheur Psyché ne se méfie pas de ses sœurs ni n’écoute les conseils d’Amour : « Là-bas, au loin, la Fortune lance ses frappes. Fais très attention, mets-toi à l’abri, sinon elle ne tardera pas à t’attaquer au corps à corps. » Les deux méchantes femmes meurent de jalousie de voir leur sœur si belle et enceinte par-dessus tout ! Elles l’invitent à démasquer son époux mystérieux. Psyché obtempère, pour son plus grand malheur et, de nuit, regarde à la lueur d’une lampe le visage de son Amour.

Il a été beaucoup glosé sur la curiosité de Psyché : ah ! la curiosité, travers si féminin, mesquin, stupide et délétère. Mais la curiosité est-elle si différente de l’appétit de la connaissance ? Ornez-la de « scientifique » suffit étrangement à l’anoblir.  Ajoutons que, la curiosité, ce vilain défaut, vient, en latin comme en français de cura, le soin, l’intérêt que l’on porte autour de nous. Et qui ne voudrait pas savoir ce qu’est l’Amour ? Les mots, même ceux d’Apulée, n’y suffisent pas.

D’ordinaire, dans la mythologie, voir un dieu dans sa réelle apparence, « en majesté » provoque la mort extatique et subite. Mais pas pour l’extraordinaire Psyché qui supporte avec délice ce qui provoquerait la mort de n’importe quel mortel. Jusqu’à ce qu’une goutte d’huile bouillante ne tombe de la lampe et ne réveille le dieu qui s’envole d’un battement d’aile. Là encore,  même si toute la tradition, bercée par des représentations plus contemporaines, nous inviterait à voir dans Psyché l’archétype de la faible femme abandonnée se lamentant sur sa funeste destinée, il faut bien souligner que, dans le texte d’Apulée, Psyché, loin d’accepter en victime son triste sort, prend son destin à bras le corps et s’agrippe à Cupidon jusqu’au bout de ses forces. Lorsqu’il n’est plus humainement soutenable de suivre avec le corps, Psyché suit du regard son Amour aussi longtemps qu’elle y parvient et, lorsque plus rien n’est possible même à une âme si forte, Psyché ne fait ni une, ni deux, elle se jette la tête la première dans le fleuve avoisinant. Ce n’est pas le moindre preuve d’amour ni d’audace que d’avoir la force d’un tel geste.

Fichier:Berthe Morisot - Psyché.JPG

Berthe Morisot, La psyché, 1876

Les mythes nous racontent, avec une grande beauté, qu’Orphée en deuil parvint de sa lyre à émouvoir la nature et les dieux.  Psyché elle, n’a pas un mot à dire pour que toutes les divinités deviennent non seulement bienveillantes mais tous volent à son secours, à commencer par le fleuve qui l’enveloppe des replis de son onde et la dépose sur le rivage, suivi par Pan, qui encourage la jeune femme à reconquérir son époux par la douceur et la complaisance. Mais Psyché est loin d’être docile et, loin de se lamenter ou de compter sur les blandices et les mièvreries, elle commence par se faire justice en tuant ses deux sœurs. Et non seulement elle n’en conçoit pas le début d’un remord mais elle n’a à subir ni la justice des hommes ni celle des dieux, échappant ainsi aux ignominieuses Érinyes.

Puis, cette âme entière et jeune (« simplex et tenella » écrit délicieusement Apulée), n’hésite pas un instant à devenir une aventurière. Il faut imaginer une toute jeune femme, enceinte, solitaire & célibataire, parcourant le monde entier. Elle demande d’abord de l’aide à deux déesses, Cérès et Junon, puis décide d’aller seule affronter Vénus qui, après l’avoir faite torturer par ses deux servantes, Inquiétude et Tristesse, menacée de tuer l’enfant à venir, lui ordonne une série de travaux non moins héroïques que ceux d’Hercule. En lieu et place des écuries d’Augias, Psyché doit trier des montagnes de grains, en lieu et place des juments cannibales de Diomède, Psyché doit se démener avec le troupeau à la toison d’or, en lieu et place de l’hydre de Lerne, elle affronte deux dragons au regard étincelant qui gardent l’eau du Styx, celle qui fait même trembler les Olympiens et sur laquelle ils prêtent des serments infrangibles. Enfin, Psyché pour en ramener une parcelle de la beauté de sa reine Proserpine, descend aux Enfers, affronte vaillamment Cerbère, Charon et toutes les mânes livides qu’ils contiennent. Ils sont rares les hommes à être descendus aux Enfers et plus rares encore ceux qui en sont revenus. Seuls Dionysos, Hercule, Énée et Orphée (avec le succès que l’on sait) y sont parvenus, et aucune femme. Psyché est donc la première, la seule, femme à descendre aux Enfers et la seule à en revenir. Même les deux divinités qui l’y ont précédée n’ont pas réussi le voyage complet. Proserpine, la déesse des Enfers fut kidnappée par Hadès/ Pluton, et obtint de séjourner sur terre tous les six mois ; la nymphe Eurydice, par un coup d’œil de trop d’Orphée, y fut engloutie à jamais.

Ce n’est pas tout. Au terme de toutes ces péripéties, Psyché réussit ce que nulle femme, nul homme n’a réussi : elle devient une déesse. Rappelons que seuls deux enfants de Jupiter, Dionysos et Héraclès n’obtiennent le privilège de rejoindre l’Olympe et que les héros & héroïnes qui font l’objet d’un culte, Hélène, Achille par exemple, sont tous d’ascendance divine. Psyché simple humaine, animula, vagula blandula, petite âme, errante, caressante s’élève héroïquement au rang de divinité.

Lorsque, dans un miroir, vous chercherez votre corps et votre âme, cherchez également l’âme forte, belle, aimante et immortelle de Psyché : qu’elle se reflète en chacun de nous !

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