Miroir, mon beau miroir - Circé la solitaire

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Circé est peut-être une des femmes de la mythologie qui a la plus mauvaise presse. Pourquoi? Est-ce parce qu’elle a le pouvoir de transformer les êtres humains en animaux ? Mais bien combien de sorciers, de Merlin à Harry Potter, ont ce même pouvoir  sans que celui-ci ne les fasse basculer du côté de la magie noire, au contraire ? En parcourant Homère et Ovide d’un œil à la fois naïf et informé, c’est-à-dire en essayant de se dégager des poncifs appris et transmis depuis la nuit des temps, il apparaît que Circé est inquiétante parce qu’elle est, pire que « libre » qui sous-entend toujours un deuxième élément (comme un conjoint par exemple), indépendante.

 

Circé n’a, n’a eu et n’aura jamais besoin de personne, ce qui fait très mal aux hommes et un peu aux femmes aussi.

 

Commençons par son nom. Il est courant de faire dériver « Circé » du mot grec signifiant « épervier ». Il n’en faut pas davantage pour que le grand traducteur de l’Odyssée, Victor Bérard, évoque « Circé l’épervière ». Voilà qui est absolument juste, mais également bien pratique pour dresser le portrait d’une Circé en rapace prédatrice, femme oiseau de malheur fondant sur les hommes à l’image de l’oiseau de proie dont elle porte le nom. Si cette étymologie n’est pas fausse, elle incomplète : en réalité à la racine de Circé comme de l’épervier, il y a un mot beaucoup plus simple, que nous entendons encore sans être helléniste : à la racine du nom de Circé, il y a kirkos, le cercle, et de manière générale tout ce qui est rond, l’anneau, le carcan, le donut antique, petit gâteau rond dont se délectent les poètes de l’Anthologie grecque, le cirque qui accueille les jeux et spectacles, et enfin l’oiseau de proie qui a pour particularité de voler en rond. Le terme évoque également les cercles et arcanes de la magie, le cercle magique que Circé dessine de sa baguette magique.  La circularité évoque le solipsisme, la parfaite solitude de la déesse qui vit recluse sur une ronde île, « que la mer couronne à l’infini », protégée par la brume nous dit Homère. Il faut imaginer une île solitaire caressée par le seule le bruit de l’eau et de la voix enchanteresse de Circé car la première chose que Homère nous dit d’elle est pour vanter sa voix et ses cheveux de déesse. « L’immortelle Circé à la voix de déesse » n’est pas une simple sorcière ou enchanteresse, mais bel et bien une divinité de rang 1 puisque en tant que fille du Titan Soleil, dans la hiérarchie, généalogique, des dieux elle se place à la même auteur que Zeus et précède certains Olympiens.

 

Cette île, Æa, aucun poète ni aucun érudit n’est parvenu à la localiser, la plaçant et la déplaçant dans les recoins les plus inattendus, de l’Eldorado à la Colchide, en passant par le détroit de Gibraltar et l’Italie, qui comporte un Monte Circeo. Inclassable et indépendante, c’est Circé qui est en elle-même une île, tel est peut-être le message secret, ou au moins un,  contenu dans son nom, secret merveilleux mais douloureux car il est dérageant qu’une femme soit seule, notre vocabulaire en porte la marque cuisante. Une femme seule est soit délaissée, comme la vieille fille dont personne n’a voulu, soit célibataire, c’est-à-dire à la recherche d’un mari, soit libre c’est à dire à la recherche d’un partenaire provisoire. La fin du XXe siècle nous a présenté « la femme libérée » modèle qui n’est pas si mal facile à atteindre, même en chantant. Libérée de quoi? De qui ? D’un homme qui doit avoir la commisération de ne pas la « laisser tomber ».  Le tournant siècle a proposé la célibattante c’est-à-dire concrètement la célibataire qui entre deux histoires longues, se conforte d’aventures, soit, plus récemment la single comme une chambre d’hôtel, qui cherche ses partenaires sur les sites de rencontres et les réseaux sociaux.  En clair, une femme n’est pas seule mais sans, « sans enfant », « sans amant », « sans époux », voire, pire abandonnée. Mais Circé est une déesse et elle aurait de quoi exploser de rire ou de rage en voyant notre conception de la solitude féminine.

 

Circé est une île et un île n’a besoin de personne.


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