Patience & Passion par Andrea Marcolongo

Passion et patience

Le lecteur pourra trouver étrange ces deux mots ainsi juxtaposés en ouverture de ce chapitre.

Cela fait des années que j’en garde les étymologies tel un petit trésor sous l’oreiller. Il est enfin venu le moment de les raconter, ensemble, parce qu’elles ne peuvent rester l’une sans l’autre.

Du point de vue étymologique, passion et patience sont presque synonymes.

Peu importe si la première nous fait bondir de notre chaise : transport, euphorie, élan – la hâte de la rattraper.

Et si, au contraire, la seconde nous cloue sur cette même chaise : ennui, liste d’appel, salle d’attente – la lenteur du temps qui ne passe jamais.

Les étymologies peuvent bien être bizarres, mais elles ne sont certainement ni folles ni avares : si deux mots viennent de la même racine, ce n’est pas pour économiser de l’espace dans le dictionnaire. Mais c’est pour nous dire, nous hurler, quelque chose de nécessaire.

Du verbe grec πάσχω (paschô), qui signifie « souffrir » aussi bien que « éprouver », voici le latin patio, dont le participe passé passus a donné naissance au substantif passio(passionis au génitif), de là notre mot passion.

Dépouillée des acceptions religieuses (la souffrance exem- plaire du Christ) et philosophiques (le pathos n’est pas tant l’émotion intense suscitée par la tragédie que l’irrationnel qui s’oppose à la rigueur du logos), si l’on me demandait ce qu’est véritablement la passion, je répondrais par sa signification d’origine : « une perturbation ». De l’âme, du ciel, du vent, de ce qui ne se voit pas. Mais toujours destinée, par nature, à passer.

En prenant tout le temps nécessaire.

Autrement dit, patience. Nul besoin d’ajouter quoi que ce soit.

Dans le lexique médical, ce n’est qu’au XIVe siècle que le mot italien pazienza, « patience », s’est chargé du sens de la douleur dont nous devons pâtir lorsque nous sommes affectés par une maladie.

Et en Toscane, cet arbre merveilleux qu’est le sycomore est aussi appelé arbre de la patience parce que c’est avec les noyaux de ses fruits qu’étaient fabriqués les grains du rosaire, à réciter très lentement.

Il n’y a pas de passion sans patience – y avez-vous jamais pensé ?

Que nous attendions quelqu’un – un amour, un ami –, quelque chose – un autobus en retard, les cadeaux à déballer le matin de Noël –, l’idée d’attente fait partie intégrante du désir (quel genre de désir pourrait-ce bien être sinon ?).

Ce que nous rappelle – nous oblige à nous rappeler – la puissance de cette double étymologie est que toute passion demande du temps. Elle n’est pas un feu qui dévore, mais une flamme qui brille d’une lumière constante.

Il faut de la patience (et une certaine dose d’effort) pour vivre pleinement une passion. Et beaucoup de ténacité.


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